Les vins les plus populaires au Québec: au-delà de la domination Fuzion

Lundi dernier, Vincent Marissal, chroniqueur à La Presse et grand amateur de vins, publiait le palmarès double des vins meilleurs vendeurs à la SAQ, en 2009. Je dis double parce que l’on y trouve les 10 meilleurs vendeurs par volume (nombre de caisses) et par prix (valeur des ventes en dollars), des catégories tout de même assez différentes.

Par exemple, deux vins à près de 20$, (suite…)

Publicités

La pastille entre les dents: quand la SAQ essaie de définir vos goûts

Peut-on définir un vin par une simple pastille et deux qualificatifs? La Société des alcools parie que oui.

Pour être plus juste, disons plutôt que le monopole québécois des vins et spiritueux cherche, avec son nouveau système de « Pastilles de goût », à offrir aux consommateurs un guide simple et facile pour trouver un vin à leur goût et à mieux identifier les mets à marier à la bouteille. Huit pastilles, au total: quatre pour les blancs, quatre pour les rouges, passant du plus léger au plus corsé.

Devant le côté parfois intimidant du monde des vins, l’intention est excellente, louable, potentiellement intéressante. Après tout, si un passionné de vin entre à la SAQ à la recherche d’un pinot noir, voire même d’un mercurey, voire encore d’une cuvée particulière de cette appellation, la plupart des consommateurs se cherchent un rouge qui ira bien avec les pâtes du soir, ou un blanc pour les truites que le beau-frère a pêché et gentiment partagé. Cépage? Appellation? Pas sûr qu’il ou elle ait toujours des idées très précises à ce sujet. Une échelle de goûts à quatre « barreaux », c’est potentiellement un bon guide, pour commencer – ou pour accroître le plaisir du buveur débutant (ou distrait).

Mis à l’essai depuis plusieurs mois dans quelques nouvelles succursales de la Société, le concept a été intégré aux recherches sur SAQ.com au début de l’été. Depuis le weekend dernier, il a été lancé en grande pompe dans tout le réseau. La circulaire SAQ du mois est tout entière consacrée à ce nouveau concept, mettant l’accent sur une sélection de vins de chaque catégorie, et offrant même des coffrets dégustation pour tester, à l’aide de quatre petites bouteilles, la nature de chaque pastille. Ajoutons à ça un questionnaire en ligne pour trouver « votre » pastille, ainsi que des dégustations en succursale, et on voit vite que le monopole met le paquet pour positionner son concept.

(En passant, j’ai fait le questionnaire, pour les rouges, et le site m’a répondu « Vous êtes fruité et généreux ». Je prends le compliment, pour la générosité, mais je dois dire que je ne me suis jamais considéré comme fruité. Faudrait que je demande à ma blonde… Entéka.)

La bonne pastille pour le bon vin

Évidemment, si on veut que le système fonctionne, il faut que les vins désignés par une pastille correspondent vraiment au profil annoncé. Or, après avoir exploré un peu le répertoire offert, pas sûr que l’alignement est tout à fait bien réglé.

En regardant la circulaire de la SAQ claironnant l’arrivée généralisée des pastilles dans les succursales, je m’étais retrouvé assez sceptique devant le classement réservé au riesling McWilliams Hanwood Estate 2008, un des vins vedette de l’opération. La pastille? Fruité et doux.

Fruité et doux? Un riesling australien?

Dans la liste des vins classés Fruité et Doux (la pastille bleu oeuf de pigeon),  on retrouve des rieslings allemands, du chardonnay en cannette australien Billy Rock (qui est tellement fruité et doux qu’il en est même sucré), du pinot grigio californien, voire même du vin de glace L’Orpailleur. Pour tous ces vins, aucun mal à croire que le terme s’applique.

Mais un riesling australien, normalement, ça vous accueille avec une acidité saisissante, de la minéralité, des agrumes. Parfumé, oui. Fruité? Pas tellement. Doux? Pas pantoute.

Le McWilliams aurait-il été atypique? J’en ai acheté une bouteille, pour en avoir le coeur net. Et vous savez quoi, l’acidité aurait de quoi vous décaper les dents. Les parfums sont sur le zeste de lime et de citron, le fruit de la passion, la trame est serrée et minérale. Moi, j’adore ça. J’ai bu ça à grand soif, avec une tarte au fromage et à la courgette, l’acidité et le côté vif venant bien couper le gras des oeufs et du fromage.

Mes notes de dégustation rejoignent d’ailleurs celles de Julien Marchand et celles du Méchant Raisin sur le millésime 2006. Et celles de la maison McWilliams. Même celles de la SAQ mettent l’accent sur les agrumes, la minéralité et la nervosité. Il y a peut-être du sucre résiduel, mais si c’est le cas, on ne le sent pas du tout.

J’insiste, ce n’est pas un vin doux et le consommateur néophyte qui se fierait à la pastille pourrait être très surpris et potentiellement, voir ses attentes déçues.

Bref, on l’enverrait plus facilement vers la pastille jaune, celle des vins fruités et vifs, avec le riesling de Hugel, toujours bien sec et vif, et avec la plupart des chablis qui sont classés là. Si on avait besoin d’y faire de la place, on pourrait toujours échanger le Gros Manseng/Sauvignon blanc gascon d’Alain Brumont ou le San Vincenzo d’Anselmi, deux vins que je connais bien et qui m’apparaissent beaucoup plus proches du fruité et doux que le McWilliams.

Si le classement des rouges me semble généralement plus approprié, il y a là aussi des exceptions. Les Cahors et les primitivo iraient vraiment dans l’aromatique et souple plutôt que dans le fruité et généreux? Et ne pourrait-on pas dire l’inverse pour le Teroldego Mezzacorona ou le Proprietor’s Red de Jackson-Triggs (un vin qui n’est d’ailleurs pas vraiment de l’Ontario, mais fait à majorité de vins achetés en vrac à l’étranger et coupés d’eau, soit dit en passant)?

Bref, le système a clairement ses limites.

Loin de moi l’idée de le condamner intégralement. Je le répète, l’idée est bonne, pour un public non averti. Si ça permet à un plus grand nombre de gens de s’initier agréablement aux plaisirs du vin, je suis pour. Et je souhaite sincèrement que ce soit le cas.

Toutefois, pour que le système fonctionne, les choix doivent être véritablement fidèles à ce que la pastille promet. D’autant plus que les catégories ne sont peut-être pas tout à fait évidentes, au départ. Le registre allant de léger à corsé, par exemple, est décrit essentiellement, dans les explications audio-visuelles données par un conseiller virtuel, lors du questionnaire en ligne, comme étant un passage du moins au plus asséchant. Je comprends qu’on veut parler du caractère tannique des vins, mais un vin très corsé et puissant, s’il est bien fait, ne devrait rien avoir d’asséchant. Pas sûr que cette description est nécessairement une bonne pub pour les vins « aromatiques et charnus ».

Le consommateur, s’il peut se fier globalement aux catégories offertes, ne doit pas y aller totalement à l’aveuglette. À chacun de bien goûter les vins achetés à partir d’une catégorie, pour voir s’il correspond bien à ses goûts et à la description. Le vin est-il fruité et léger, par exemple? Peut-être bien, mais ses arômes, sa concentration, sa texture, ses tannins – bref, sa personnalité – devraient le différencier d’autres vins de la même catégorie. Et c’est en notant et en appréciant ces différences que l’on peut partir sur le chemin de la découverte pour laisser derrière soi les pastilles, au profit d’une appréciation plus personnelle et plus raffinée.

Allez, je vous laisse. J’ai justement envie d’un vin généreux, aromatique, souple et charnu…

VdV 24: sauvignon blanc et basilic, le côté simple de la sommellerie moléculaire

Entre la publication de son livre sur la sommellerie moléculaire, Papilles et Molécules, et son retour au restaurant elBulli pour fignoler le menu 2009 auquel il collabore, François Chartier a gentiment trouvé le temps d’animer un Vendredi du vin autour de cette approche scientifique des accords vins et mets. Une belle occasion de considérer sous un nouvel angle cet art complexe dont le plaisir des repas peut dépendre largement.

Même si l’idée peut sembler complexe, voire intimidante, c’est dans les choses simples que la sommellerie moléculaire prend son sens. Le principe consiste à trouver des parentés moléculaires entre un vin et un aliment, la présence dans les deux d’une molécule aromatique particulière devant créer une harmonie qui magnifie le tout. Le total devient plus que la somme des parties.

Évidemment, les molécules aromatiques présentes dans les aliments et le vin sont à peu près innombrables, leurs combinaisons complexes étant ce qui rend la gastronomie si captivante. Un repas n’est jamais pareil à l’autre, les variations des saveurs et des arômes, leur succession et leur mise en contexte changeant constamment.

Du basilic, tout court

J’y suis donc allé au plus simple, en travaillant l’accord proposé par François Chartier entre sauvignon blanc et aliments anisés: des pâtes au basilic et à l’huile d’olive. Pas même d’ail (ni de noix de pin, ni de parmesan) pour distraire l’attention. L’idée: réduire les variables au minimum.

Du côté du vin, un Fransola de la maison Torres, millésime 2002. Un sauvignon blanc exemplaire et bien typé, élevé partiellement en chêne, mais dont le caractère de pur sauvignon ressort avec le temps, au fil de son vieillissement si élégant et si durable.

En enfilant une bouchée des pâtes au basilic et une gorgée de Fransola, la démonstration était on ne peut plus claire. La combinaison des deux produisait une impression de grande fraîcheur et une ampleur aromatique accrue, par rapport à ce que chaque élément offrait seul. Un petit côté anisé, mentholé, oui, mais aussi ce « goût de froid » dont François Chartier fait aussi état dans ses écrits.

À côté des pâtes, il y avait aussi une poitrine de poulet grillée au barbecue qui avait mariné dans l’huile d’olive, le jus de lime et le basilic fraîchement haché. L’impression de fraîcheur et l’amplitude accrue des arômes s’y sentait également, mais moins franchement, la texture de la viande et les saveurs grillées ajoutant d’autres variables et rendant le rapport harmonique entre le vin et le plat moins limpide. Un sauvignon un peu plus boisé aurait-il réuni les deux axes aromatiques? Il faudra bien que je teste ça un de ces quatre…

D’ici là, pour pousser la réflexion plus loin, il semblait logique de vérifier ce qui allait se passer en jouant l’accord avec un vin, disons, moins harmonique. Pour une deuxième portion de pâtes au basilic, le lendemain, j’avais en main un chardonnay australien de la maison Innocent Bystander, à l’acidité rafraîchissante, certes, mais montrant quand même la chaleur du climat et surtout, un toasté provenant d’un élevage en barrique de chêne.

Dans Papilles et molécules, François Chartier souligne que les chardonnays de climat frais (le chablis, par exemple) comptent aussi des éléments anisés. Sur le plan aromatique, la proximité entre un chardonnay de climat frais et un sauvignon est certainement plus grande qu’avec un chardonnay de climat chaud, dont les arômes passent plus vers les fruits tropicaux. Le boisé, en prime, ajoute des éléments toastés qui jouent une part importante dans le portrait aromatique du vin.

La combinaison des deux donnait une fois de plus une belle impression de fraîcheur, mais cette fois sans la résonance harmonique qui se manifestait avec le sauvignon. Pas que c’était vilain, loin de là. Mais ce n’était pas aussi réussi. Comme avec le poulet grillé, le rapport entre les deux était moins clair. Peut-être aurait-il fallu le poulet, justement, pour arrondir le tout…

Poussant la vérification encore plus loin, j’ai tenté de façon encore plus simple de tester les rapports entre le basilic et d’autres cépages. Armé simplement de quelques feuilles de basilic, j’ai fait le test avec deux autres vins. D’abord avec un rosé 100% merlot Three Trees, du Roussillon, vinifié par l’excellent Tom Lubbe au Domaine de Majas. Résultat. Bien… pas grand chose. Un très bon rosé, équilibré, rafraîchissant, mais outre un petit côté épicé, peut-être, on ne sentait pas d’arômes s’accorder, et on ne sentait pas les aspects froid et anisé que l’on détectait si clairement avec le sauvignon.

Deuxième test, un muscat sec alsacien du Domaine Julien Meyer, le Petite Fleur 2006. Une expression nette et élégante du muscat, sans sucre, mais avec tout le parfum. Et là, il se passe tout à fait autre chose. Presque aussi beau qu’avec le sauvignon, mais très différemment. Un côté floral, pétales de fleurs, prend le dessus avec une petite touche astringente.

Mon hypothèse, suite à une petite recherche rapide (voir ici et ici, notamment) est que ce rapport harmonique tient à la forte présence dans le basilic et le muscat d’une famille de molécules aromatiques appelées terpènes, apparentées à la rose et au géranium, entre autres. Le muscat est un des cépages les plus forts en terpènes, tout comme le basilic, du côté alimentaire. Le résultat est on ne peut plus éclatant. Un point de plus pour les travaux de François Chartier.

La possibilité d’entraîner des accords entre vins et mets dans deux directions radicalement différentes et tout aussi éclatantes, suivant les principes de la sommellerie moléculaire, m’était déjà apparue lors du lancement (avec dégustation) de Papilles et molécules au restaurant L’Utopie, à Québec, fin 2008. Dans un billet précédent, j’ai déjà décrit comment un plat combinant thon et poivron se manifestait complètement différemment avec un blanc et un rouge offrant deux types distincts de pyrazines. Le ballet sauvignon-muscat-basilic me semble fonctionner de la même manière, des accents moléculaires différents portant l’accord dans des directions bien différentes.

Variables multiples

Si les versions simplifiées des accords « moléculaires » se révèlent facilement, la mise en rapport de multiples éléments dans un plat vient ajouter des variables et rendre l’exercice nettement plus complexe. Si une dizaine de composés aromatiques se font concurrence dans le verre et l’assiette, le résultat peut être tout à fait harmonieux, mais il devient nécessairement plus difficile de discerner d’où provient l’harmonie – et plus difficile de produire le genre de résonance harmonique qu’offre le rapport entre un seul cépage et un seul aliment. Pour faire une métaphore musicale, une symphonie est plus complexe à écrire qu’une mélodie pour instrument solo – ou un duo, pour rester dans le monde des accords.

Le défi posé par la transcription en mode «symphonique» des principes de la sommellerie moléculaire était pleinement illustré par le repas «à cinq mains» dégusté en marge du Salon international des vins et spiritueux de Québec, en mars dernier. En plus du chef du restaurant L’Utopie, Stéphane Modat, chez qui se déroulait le dîner, François Chartier pouvait compter sur trois autres collaborateurs. Tout d’abord, Pascal Chatonnet, ingénieur chimiste, docteur en oenologie, propriétaire des Laboratoires Excell et des châteaux libournais Haut-Saigneau, La Sergue et L’Archange, consultant de nombreux grands domaines, expert de l’utilisation des barriques et pionnier dans la lutte aux contaminants du vin comme les brettanomyces (voir page 2 de ce document). Ensuite, Thomas Perrin, du Château de Beaucastel, un des plus réputés de Châteauneuf-du-Pape, qui offre une des plus belles sélections de vins des Côtes-du-Rhône au sein de la société Perrin et Fils, et qui favorise la viticulture bio «parce que c’est comme ça que mon grand-père faisait», selon le mot de l’héritier de la famille qui y oeuvre depuis cinq générations. Finalement, l’équipe était complétée par Laurent Deconinck, chef attitré du domaine de Beaucastel, venu travailler en tandem avec Stéphane Modat.

Les vins de Pascal Chatonnet comme ceux de Thomas Perrin étaient mis à contribution, les accords proposés devant répondre aux principes de la sommellerie moléculaire, en liant les éléments moléculaires dominants de chaque vin à des aliments y répondant. Selon ce qu’explique François Chartier dans le dernier chapitre de son livre, consacré à cette expérience à grand déploiement, Pascal Chatonnet, depuis son laboratoire, avait fait un travail avancé pour mettre en valeur les molécules d’intérêt des vins, afin de guider le travail des chefs.

Au cours de cette soirée travaillée pendant deux bons mois, il faut bien dire que tous les accords étaient réussis. Rien qui soit tombé à plat ou qui n’ait pas permis au vin de trouver une résonance significative dans au moins une des composantes du plat.

Ainsi, le superlatif Beaucastel Blanc 2006, un des plus beaux vins blancs  du Rhône qu’il m’ait été donné de déguster, était parfaitement mis en valeur par un pétoncle tiédi et par la salade de fenouil à la mandarine impériale, qui travaillait notamment du côté des lactones et du HO-triénol, pour dire les choses savamment.

De même, l’excellent Vacqueyras Les Christins 2006 de Perrin et fils trouvait un écho particulièrement éclatant dans les brins d’algue nori torréfiée qui accompagnaient un plat de thon rouge. Le Côtes-du-Rhône rouge réserve 2007, servi en tandem sur le même plat, faisait éclater le parfum de genièvre qui avait servi à frotter le thon.

Côté bordelais, les Château La Sergue 2006 (Lalande-de-Pomerol) et L’Archange 2001 (Saint-Émilion), vibraient avec une énergie particulière en rencontrant les éléments fumés de plats complexes – un boeuf fumé à froid dans le premier cas, un magret de canard aux arômes de fumée de thé oolong dans le second. Des éléments de fruits noirs et d’épices ressortaient également de part et d’autre dans ces accords.

Sur le magnifique et expansif Beaucastel rouge 2005, c’est une poudre de cèdre séché qui produisait un effet positivement explosif sur le vin. Un rapport similaire, côté résineux, à celui du genièvre et du Côtes-du-Rhône.

À la longue, pendant ce repas en huit services, il devenait toutefois difficile de discerner les nuances très nombreuses des plats, qui pouvaient comprendre jusqu’à huit composantes, toutes porteuses d’une signature aromatique propre. Et si le tout était toujours agréable, la démonstration devenait plus difficile à saisir et l’impact de chaque composante était parfois dilué dans l’effet général.

En fin de repas, le bavarois de mascarpone sucré au miel d’orange faisait merveille avec le muscat des Beaumes-de-Venise 2006, un vin croquant, tout sur le fruit, que Thomas Perrin présentait avec un plaisir évident, au terme de la soirée. Le miel (HO-triénol) rejoignait une composante essentielle du muscat. Toutefois, les arômes de géranium, de lavande et de citronnelle, puis de menthe et d’eucalyptus qui venaient aromatiser en trois temps le dessert se perdaient finalement dans le total. Dans cette très belle forêt, on ne pouvait pas voir tous les arbres.

La théorie et la pratique

En cherchant à expliquer à l’échelle moléculaire des accords vins-mets particulièrement porteurs, François Chartier vient d’ouvrir une piste – que dis-je, une autoroute à huit voies – vers une meilleure compréhension des rapports aromatiques entre vins et mets.

L’approche est clairement fondée sur des principes biochimiques valables, expliqués sous plusieurs angles dans la littérature scientifique, tant du côté du vin que des aliments. Le pas en avant de Chartier, c’est le fait de réunir les deux points de vue.

Il est intéressant de noter que c’est d’un praticien, de son instinct et de son expérience empirique qu’est née cette théorie de la sommellerie moléculaire. Avouant lui-même avoir fait sa «chimie 101» au fil de la démarche, appuyée par des docteurs en biologie moléculaire et en oenologie, Chartier vient asseoir un savoir-faire de longue date, dans les cuisines et les salles à manger du monde, sur des bases plus précises. Des bases qui permettent aussi d’ouvrir la porte à des accords plus inattendus – comme ce romarin méditerranéen qui se marie naturellement au riesling, ou encore le fino, le plus sec des vins de xérès, qui se marie pourtant si bien à la très sucrée figue séchée.

Voilà déjà beaucoup de boulot abattu en quelques courtes années par le plus connu des sommeliers québécois. Et pourtant, ce n’est qu’un début, comme il l’avoue lui-même en expliquant que Papilles et molécules n’est que le premier tome d’une série.

En offrant de premières explications, la démarche ouvre la porte à de nombreuses questions. Comment peut-on le mieux appliquer ses principes en cuisine, chez soi comme au restaurant? Si l’harmonie se manifeste entre molécules similaires, pourrait-on voir apparaître des contrepoints tout aussi éclatants, à cause de molécules différentes mais compatibles? Comment intégrer les textures, les cuissons, les températures de service à la réflexion? Quelles sont les molécules actives du pinot noir, du nebbiolo ou du tannat? Si l’âge modifie la composition moléculaire des vins, comment affecte-t-elle l’approche d’harmonie moléculaire des vins et des mets?

C’est le signe d’un défrichage prometteur, que de voir autant de questions surgir pour la suite des choses. Si Papilles et molécules lance la discussion de façon exubérante, avec quantité d’exemples, la systématisation de la démarche reste véritablement à faire. À certains moments, la présentation de multiples molécules et aliments complémentaires devient un brin étourdissante, dans ce premier ouvrage. Mais comment ne pas être étourdi, au moins un peu, devant des découvertes aussi enthousiasmantes?

Le premier à mettre le pied dans un nouveau territoire est rarement celui qui en dresse la cartographie complète. Mais c’est bel et bien celui qui ouvre la voie et pointe la direction à suivre. J’ai bien hâte de poursuivre le voyage.

Hardys: une grande maison australienne – et dans les petits pots, les bons onguents

Le moins qu’on puisse dire, c’est que la dégustation des vins de la maison australienne Hardys organisée il y a deux semaines à la SAQ Jean-Lesage, à Québec, était affaire de contrastes.

Hardys, après tout, c’est une des plus grandes marques du monde, avec 300 millions de bouteilles vendues partout dans le monde. Une maison industrielle intégrée à l’empire Constellation, dont Vincor est la composante canadienne.

Et pourtant, le côté familial de cette maison fondée en 1853 est encore bien présent. À preuve, c’est Bill Hardy, l’oenologue en chef de la maison et cinquième génération de la famille Hardy à oeuvrer dans le monde du vin, qui animait la dégustation, une des premières étapes d’une tournée pancanadienne. L’animation était menée dans un excellent français, appris lorsque Hardy avait été envoyé étudier l’oenologie à l’Université de Bordeaux (et faire des vendanges chez Bouscaut et Haut-Brion), puis quand il a pris les rènes du Domaine La Baume que la famille venait d’acheter dans le Languedoc.

Et si la dégustation s’est faite à moitié autour de la série Stamp of Australia, produite à coup de millions de caisses, on sentait bien que le coeur de Bill Hardy penche vers les plus petites maisons qui composent l’empire. Un goût qui rejoint une nécessité pour l’industrie viticole australienne, dont les exportations ont été durement touchées au cours des dernières années, particulièrement aux États-Unis et en Angleterre, des marchés où les shiraz et cabernets costauds faisaient jusqu’à récemment un véritable malheur.

Pour Bill Hardy, si les exportations australiennes se portent bien en Asie – et au Canada, s’empressait-il de préciser – il est nécessaire pour le pays de mettre l’accent sur les particularités régionales, afin que «l’Australie ne soit pas une catégorie». Bref, qu’on n’aille pas acheter des vins australiens, mais plutôt des vins de MacLaren Vale, de Tasmanie ou de Coonawara, comme on achète du Bourgogne et de la Loire, plutôt que simplement du vin français.

Les vins

Les Stamp of Australia, en ce sens, sont des exemples parfaits de la «catégorie Australie». Des vins «pas très compliqués», comme le disait M. Hardy. Un chardonnay sémillon avec une bonne acidité, rafraîchissant, avec des arômes d’agrumes et un brin de fines herbes. Un cabernet merlot aux accents de tabac et d’épices, un peu de confiture de fraise, sur un mode assez équilibré, tout comme le shiraz-cabernet sauvignon, qui avait toutefois un accent de bonbon acidulé aux cerises que je trouve souvent dans des vins produits à grande échelle, avec tous les recours technologiques possibles. Bill Hardy expliquait d’ailleurs que les vins étaient acidifiés pour leur garder une fraîcheur que le climat australien rend difficile à maintenir dans les raisins très mûrs, et que le goût boisé très maîtrisé trouvé dans les Stamp of Australia était dû à l’installation de douelles (bref, de planches de tonneaux) directement dans les immenses cuves en inox où le vin prend forme. Pour lui, à peu près impossible de faire autrement, à ces échelles de production.

Il en va autrement pour les plus petits domaines contrôlés par Hardys, où, précisait Hardy, on tend à revenir à une approche plus naturelle (levures naturelles, maturation sur lies, etc.), après une ère «très technologique» dans les années 80 et 90. Tant mieux. Voilà qui devrait aider à exprimer le caractère régional plus aisément.

Ce caractère, on le sent bien dans le Cabernet sauvignon 2006 Tintara, une maison  achetée par la famille Hardy en… 1876! MacLaren Vale est une région relativement fraîche, ce qu’on sent bien dans les arômes très classique de café et de cassis, avec un peu de poivron rouge et des tannins bien présents. Un excellent rapport qualité-prix (26,50$). Rien de confituré, et pas d’alcool excessif. Hardy insiste que les Australiens cherchent à limiter le taux d’alcool de façon naturelle, devant des années très chaudes, et que leurs vins, quoi qu’il en soit, n’atteignent pas les sommets de 15, voire 16 pour cent vus dans d’autres régions.

Cette réserve relative se goûte aussi dans le Shiraz 2005 Château Reynella, une autre propriété historique acquise par les Hardys et particulièrement appréciée de la famille, qui y a installé son quartier général. Rien de nordique là-dedans, bien entendu, mais un bel équilibre entre des saveurs de fruit noir, de bleuet, de prune, de cacao, avec un élément toasté en bouche, mais une impression assez ferme, structurée, sur une belle longueur et une ampleur tout à fait agréable. Par rapport à bien des shiraz australiens ou des syrahs californiens, un modèle d’élégance.

Tout au sommet de la liste trônait le cabernet sauvignon 2001 Thomas Hardy, un assemblage de cabernet de Margaret River, dans l’ouest de l’Australie, et de Coonawara, à l’autre bout du pays. Bill Hardy explique que ce vin nommé d’après le fondateur de la maison est tiré des meilleures parcelles de l’année, assemblées après vinification, parfois d’un seul endroit, parfois de plusieurs provenances. Vendu 90$ en importation privée, le vin montrait un panache vraiment remarquable, avec des saveurs de café, de menthe, de champignon, de poussière, de cerise séchée, de vanille et de cèdre, voire de canneberge. Bref, un vin complexe, encore une fois bien équilibré, sans chaleur excessive, qui pourrait vieillir agréablement encore plusieurs années. Avec le Shiraz Eileen Hardy, qui porte le nom de la grand-mère de Bill Hardy, laquelle avait pris la relève du domaine pendant de nombreuses années, à la mort de plusieurs des hommes de la famille dans un écrasement d’avion, le Thomas Hardy se veut la cuvée exemplaire de la maison.

Fort bel exemple, dans un très bel esprit… qu’on aimerait bien retrouver un peu plus dans les cuvées plus simples de la maison. On peut toujours rêver…

Un Cellier en Nouvelle-Zélande et en Australie

En septembre, j’ai sauté mon tour, pour ce qui est des arrivages de la revue Cellier. Consacrée au millésime 2005, en particulier à Bordeaux, cette livraison de nouveaux produits a très bien fonctionné, à en juger par les étagères bien vides que j’ai aperçues dans les SAQ, peu après les arrivages. Mais de mon côté, j’avais déjà payé la portion restante des quelques crus de Bordeaux que j’avais achetés en primeur par le Courrier Vinicole. Et j’avais aussi l’oeil sur quelques autres châteaux déjà en vente avant les arrivages (comme ce Maison Blanche mentionné plus tôt cette semaine).

Cette fois-ci, le Cellier consacré à la Nouvelle-Zélande et à l’Australie attire un peu plus mon oeil, ne serait-ce qu’à cause d’un producteur australien (suite…)

VdV 18: la synthèse des pinots

Et alors? Qu’est-ce qui a pinoté dans les verres des vendredistes? Du pinot noir de Bourgogne, d’Alsace, du Jura, du Valais, de Californie, d’Australie et du Languedoc. Mais il y aurait pu y avoir autre chose dans le verre.

Car comme le rappelle Toon, toujours fidèle aux VdV par commentaire, « J’aurais pu vous parler d’un Côte-Rôtie VV 1994 de Guy Bernard qui pinote un max. En effet, on dit des vieilles syrahs de la Blonde qu’elles pinotent. » C’est bien vrai. De nobles syrahs faisant dans la dentelle, voire de vieux nebbiolos traités en douceur peuvent aussi gagner cette limpidité visuelle et aromatique qui nous font dire que ça pinote. Néanmoins, Toon est resté dans la stricte observance avec (suite…)

%d blogueurs aiment cette page :