Vive les « petits » pinots noirs

J’aime particulièrement le pinot noir quand il est léger, clair, aux arômes frais et friands. Pas nécessaire de trop en mettre: ce cépage est à son meilleur quand il fait dans la dentelle, dans la délicatesse. Voyez ce qu’en fait un Josh Jensen en Californie, malgré la chaleur et le soleil de la Central Coast, et vous verrez qu’il est possible de préserver cette délicatesse dans presque tous les vignobles. Ce qui n’empêche pas nombre de producteurs d’essayer d’en faire des versions musclées et opaques, comme s’ils essayaient de faire la compétition à des syrahs ou à des cabernets.

Pour éviter cette surenchère, j’aime bien me tourner vers les pinots de terroirs perçus comme plus « petits », de coins plus frais comme l’Alsace, le Valais ou le Trentin, dans le nord de l’Italie. Ce soir, par exemple, j’ai goûté un pinot nero del Trentino, justement, le Ritratti 2005 de la Cantina La Vis, une coopérative établie en 1948 dans la Valle di la Cembra. Avec des vignes assez jeunes et des rendements tout de même relativement élevés (entre 50 et 60 hectolitres à l’hectare), la coopérative produit (suite…)

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Du vin canadien, avec un arrière-goût

J’ai découvert le vin canadien au début des années 90 grâce à ma douce moitié, qui a grandi en Ontario. Déjà, le vin ontarien avait commencé à prendre son grand tournant obligé face à l’ouverture du marché à la concurrence américaine, dans la foulée de l’ALÉNA. Les Inniskillin, Château des Charmes et autres pionniers des cépages nobles avaient déjà plusieurs années d’expérience acquise et ça commençait à paraître.

Quelques années plus tard, j’ai tenu, pendant trois bonnes années, une chronique entièrement dédiée au vin canadien (et bières et spiritueux, pour varier un brin). C’est à ce moment-là que j’ai commencé à mieux voir la diversité et la qualité de la production du Niagara, du Québec et, éventuellement, de l’Okanagan (voire même de Nouvelle-Écosse).

J’ai régulièrement été impressionné par des pinots noirs équilibrés, des chardonnays aux accents minéraux distinctifs, des rieslings bien mûrs, aux parfums parfois singuliers, ou encore des cabernets francs bien typés et parfois exceptionnels. Sans compter, bien sûr, les vins de glace qui font, avec raison, la fierté du vignoble canadien.

À preuve, je viens d’ouvrir un cabernet franc Reserve 1998 de Stoney Ridge, qui se reposait à la cave depuis que je l’avais acheté à la LCBO en 2001. À neuf ans, le vin était à pleine maturité, avec un nez riche et passablement complexe offrant de la prune, du tabac et du cuir, des notes boisées juste bien placées. Un vin d’une bonne profondeur, même si la bouche n’était pas parfaitement harmonieuse, le bois n’étant pas pleinement intégré. L’acidité bien placée, le fruit toujours abondant et les tannins bien fondus faisaient bien oublier ces petits détails. Le millésime le plus récent se vend une trentaine de dollars: je me rappelle plutôt en avoir payé une vingtaine, mais je n’aurais pas été gêné d’en payer trente, avec le plaisir et la durée de vie. Une robe grenat montrait que le vin, bien qu’ouvert et amplement prêt à boire, aurait eu encore plusieurs belles années devant lui.

1998 a été, il faut bien le dire, un millésime absolument superbe au Niagara. Même les cabernets sauvignons avaient atteint, cette année là, un degré de mûrissement exceptionnel – alors qu’ils peuvent avoir un petit côté vert, quand les saisons sont plus fraîches. Le cabernet franc reflétait bien les qualités du lieu et la nature du millésime.

C’est pourquoi j’ai été profondément déçu par un pinot noir 2005 de la même maison Stoney Ridge, un pinot qui arborait fièrement sur l’étiquette l’insigne du 20e anniversaire de la maison. Le vin goûtait vaguement le pinot, mais se montrait flasque, imprécis et excessivement mûr. Qu’est-ce qui s’était donc passé, alors que j’avais trouvé de précédents vins de la maison si bien définis?

La réponse se trouvait en trois mots sur la contre-étiquette: Cellared in Canada. Ce terme très vague signifique que le vin est un mélange de vin canadien ou étranger, une proportion qui peut aller en grande majorité (90%, même, selon certaines sources bien informées) du côté du vin étranger. C’est l’inverse du VQA, les standards de la Vintners’ Quality Alliance, qui obligent tout vin portant cette mention à venir à 100% du Canada, et même plus précisément de la région ou de l’appellation mentionnée sur l’étiquette. Le cabernet franc 98 était, lui, un VQA.

La confusion se rend désormais jusque sur les rayons de la LCBO. Alors qu’auparavant, les vins VQA étaient placés dans des rayons distincts, ils sont maintenant entremêlés avec les cochonneries (désolé, après en avoir goûté quelques-uns, je ne vois pas d’autre mot) mélangées « Cellared in Canada », dont la majorité provient de vins cheaps importés par citernes entières du Chili ou d’Australie. Des vins faits par souci d’économie, pas pour l’amour du vin.

Comprenez-vous pourquoi j’ai eu l’impression de m’être fait avoir avec ce pinot noir? Et je me demande sincèrement ce qui passe par la tête de ce producteur: il me semble que si je mettais en marché une bouteille anniversaire de mon domaine, je chercherais à y mettre mon meilleur vin à moi, pas la piquette du voisin! Toutes les bouteilles du millésime portent cette insigne, en fait, mais ils ne le méritent pas tous.

C’est vraiment dommage. Avec tout le bon vin – vraiment – canadien disponible sur le marché, une telle confusion ne peut que nuire à l’image de marque des vignerons qui travaillent constamment pour rehausser le niveau de qualité de leurs produits et pour en faire connaître le côté distinctif et particulier. Quand les vins montrent de plus en plus de qualités distinctes, quand l’oenologie sait de plus en plus comment équilibrer les vins, sans chercher à forcer le fruit ou le bois, pourquoi diable diluer ces qualités?

Château Génome

Nouvelle réjouissante et inquiétante à la fois: des scientifiques ont réussi à décoder l’ensemble du génome de la vitis vinifera. Beau progrès pour la connaissance, en soi.

Je m’inquiète toutefois des conséquences potentielles d’un tel progrès sur la viticulture mondiale. En effet, les chercheurs en question laissent entendre que l’on pourrait créer des variétés de vignes plus résistantes à des maladies (tant mieux) et aussi, favoriser génétiquement certaines saveurs et certaines caractéristiques organoleptiques. On voit tout de suite le topo, avec des chardonnays avec pierre à fusil intégrée, des sauvignons blancs faits pour donner en climat froid les arômes de poivron et de pamplemousse du sauvignon néo-zélandais…

Déjà que l’ajout de levures cultivées et sélectionnées pousse pas mal le bouchon de la viticulture, en retirant de la personnalité et de la singularité au vin… Une telle approche génétique risque bien de renforcer le côté « boisson gazeuse », très formaté de la viticulture industrielle. Le rêve de tout grand groupe: des dizaines de millions de bouteilles offrant, de façon prévisible, millésime sur millésime, des caractéristiques présélectionnées et stables.

Pour moi, ça tient plutôt du cauchemar. Je suis peut-être naïf, mais à force de goûter des vins, je préfère les vivants et les surprenants. Ceux où l’on laisse la nature mener le bal, plutôt que le génie viticole.

Published in: on 30 août , 2007 at 8:38  Laisser un commentaire  

Dégustation: Château Doisy-Daëne 2004

J’ai depuis longtemps une affection certaine pour les vins du Château Doisy-Daëne, un domaine des Graves connu pour son sauternes (il est souvent considéré comme le meilleur des deuxièmes crus de l’appellation). J’ai dégusté le liquoreux (un « grand vin de Barsac », même s’il est sauternes, c’est comme ça) une fois, et j’en garde un souvenir exceptionnel, par la finesse et la complexité aromatique du vin. Le prix étant loin d’être stratosphérique, il constitue une excellente option pour ceux qui veulent apprécier toute la finesse du sauternes, sans avoir les moyens de s’offrir Yquem – ou encore L’Extravagant de Doisy-Daëne, une sélection spéciale du liquoreux qui compétitionne avec Yquem, côté prix.

Doisy-Daëne produit aussi un vin sec, tout simplement classé Bordeaux Blanc, dont j’ai apprécié plusieurs millésimes, au fil des ans. Le 1996, en particulier, m’avait superbement réconforté à la fin d’une journée particulièrement fatigante et difficile, il y a six ans. J’avais tellement apprécié le fruit élégant, le parfum accompli et ouvert, les belles notes minérales, le doré de la robe, que je m’étais surpris à finir la bouteille au fil d’un souper seul chez Laloux, à Montréal. Ce n’est vraiment pas dans mes habitudes, et c’était la preuve de l’équilibre exceptionnel du vin et du plaisir qu’il offrait. J’en ai bu une autre bouteille, sortie de la cave deux ans plus tard, et le bonheur était tout aussi grand.

C’est donc avec des attentes élevées que j’ai débouché une bouteille du millésime 2004, qui affiche une étiquette renouvelée mettant fortement en valeur les initiales « DD » stylisées du château et, coïncidence, de l’actuel maître des lieux, Denis Debourdieu.

Le vin m’a un peu dérouté, au premier abord. Très discret, avec des accents salins et un brin d’agrumes, au nez comme en bouche. Le caractère salin l’emportait même sur le reste, en bouche, ce qui n’était pas exactement une preuve d’équilibre. En s’ouvrant dans les verres, il a bien pris un peu de fruit, un petit accent de citron confit au nez, mais on ne peut pas dire qu’il satisfaisait en lui-même. Par ailleurs, il s’est révélé un très bon compagnon pour les darnes de flétan grillées à la salicorne qui constituaient le principal de notre repas, avec de délicieuses pommes de terre rates et une chiffonade de poireaux d’été exceptionnellement douce. La salicorne ayant un caractère salin, elle donnait probablement au vin l’occasion d’exprimer un peu mieux son fruit et sa vivacité.

Peut-être faut-il simplement qu’il se place. Après tout, le 1996 que j’avais tant aimé avait été bu entre cinq et sept ans d’âge, plutôt que trois. Le temps peut arrondir bien des angles. Mais je soupçonne aussi que le millésime n’offre pas autant de rondeur que certains des précédents.

Notes de dégustation: petit hommage bordelais

Les dépêches de presse nous apprenaient, lundi, le décès d’Élie de Rothschild, à qui l’on doit la reconstruction du Château Lafite Rothschild, après la Deuxième guerre mondiale. À 90 ans, il chassait avec des amis en Autriche à la veille de son décès. Circonstances agréables, apparemment, pour ses derniers jours sur terre.

J’ai eu le bonheur, il y a quelques années, de déguster un Lafite 1991, dont la finesse absolument exceptionnelle, tout en dentelle, mais aussi la tenue et la complexité démentaient entièrement la relativement mauvaise réputation du millésime. Une référence, pour moi, dans toutes mes dégustations de vins de Bordeaux – ou de vin tout court. Les Carruades de Lafite 1998, s’étaient pour la part distinguées comme le clou d’une soirée consacrée aux seconds vins de grands vins du Bordelais: comme pour le premier vin, la finesse et l’équilibre s’en dégageaient avant tout.

Le souvenir de ces dégustations  renforce  mon estime des vins de cette région reine de la viticulture mondiale, avec laquelle j’entretiens une relation un brin contradictoire. Par moments, j’ai tendance à devenir grognon par aux terroirs-caisse de la région et à ses excès de toute sorte, et à ressentir dans la foulée une certaine fatigue du cabernet-merlot. Au point de me demander périodiquement pourquoi j’ajoute chaque année quelques bouteilles de vins du Médoc ou de Graves à ma cave.  Et puis après, je goûte un ou deux châteaux séduisants, étonnants par leur fruit et leur caractère fin ou encore par leur sérieux et leur droiture, petits ou grands, et je me demande pourquoi je n’en achète pas plus.

Mettons que ces jours-ci, je suis plutôt dans la seconde moitié du cycle, grâce au souvenir de Lafite réactivé par la mort du patriarche du clan, mais aussi grâce à deux dégustations toutes récentes, et extrêmement agréables, en rouge comme en blanc.

Le rouge, tout d’abord, était un Château Rauzan-Gassies 1998, un deuxième grand cru de Margaux dégusté la semaine dernière avec un excellent gigot d’agneau. C’est mon ami Jacques Rigaud, grand promoteur du mécénat des entreprises en France et tout aussi grand amateur de Bordeaux, qui m’avait présenté ce domaine, en m’offrant tout de go un 1995: en le dégustant, je m’étais vite dit que ce château et moi étions fait pour nous entendre. Le 1998 ne m’a pas fait changer d’idée une seconde: avec sa belle robe grenat, ses tannins bien fondus, ses notes de cassis, de tabac et de cuir, bien ouvert mais sans fatigue, il m’est apparu comme un exemple tout à fait typique de la finesse des margaux. Il me reste une bouteille du même millésime (propriété qui était autrefois dans le même ensemble que son voisin Rauzan-Ségla) que je boirai sans me presser, à la santé de celui sans qui je ne l’aurais peut-être pas découvert.

Côté blanc, un Château de l’Hospital 2005, vin de graves dont les propriétaires sont aussi ceux du Château Loudenne, m’a épaté par sa fraîcheur exceptionnelle et son bouquet fin et subtil. Des arômes légers et aériens de citron confit et de vanille, une jolie touche minérale et un fruit très pur en bouche, avec une belle longueur. Rien de grave dans ce très beau blanc à la robe dorée, fait d’un peu plus de sauvignon blanc que de sémillon, issu d’un millésime qui ne cesse de se montrer exemplaire.

J’ai aussi dégusté, ces derniers jours, un petit Côte de Castillon avec un plat de dorade qui se mariait à merveille avec le beau fruit rond du vin et ses tannins fins. Ce n’était pas la première fois qu’un mariage rouge-poisson me réjouissait autant. Mais ça, comme dirait l’autre, c’est une autre histoire…

Cornas menacé par… Cornas?!?

J’ai lu quelque chose d’assez incroyable sur le blogue Vinography d’Alder Yarrow. Apparemment, le maire de Cornas a décidé qu’il voulait développer un site appelé Les Mazards, en plein coeur des meilleurs coteaux de cette appellation réputée du Rhône, afin d’y faire construire un grand édifice de quatre ou cinq étages. Conséquence de cette décision, l’accès au nouveau développement nécessiterait le passage d’une route au beau milieu de certains des meilleurs vignobles, parfois centenaires, d’Auguste Clape, un des meilleurs producteurs de Cornas. John Livingstone-Learmonth, vraisemblablement le plus grand expert au monde sur la région du Rhône, a aussi sonné l’alarme à ce sujet.

Il est fortement suggéré par ces deux oenophiles reconnus de faire connaître sa façon de penser au maire de Cornas, Gilbert Garnier. Je prévois bien me décoller de mon ordinateur assez longtemps pour écrire une note à ce sujet à:

Monsieur Gilbert Garnier
Le Maire de Cornas
Mairie de Cornas
07130 Cornas
France

Même si la situation peut sembler farfelue, elle a le mérite de nous rappeler, de façon très sérieuse, que l’on ne doit pas croire qu’un site reconnu dans le patrimoine viticole mondial sera automatiquement protégé pour l’avenir. Rappelons-nous qu’un projet d’autoroute au beau milieu de l’appellation Margaux a suscité le même genre de levée de boucliers. Les vignobles bordelais ne sont d’ailleurs pas à l’abri de l’expansion de la ville de Bordeaux, dont le développement enserre certains excellents terroirs, notamment à Pauillac.

Les vignerons locaux et les populations locales doivent évidemment faire leur part pour assurer la défense du patrimoine d’une région. C’est le cas ici, puisque le Syndicat des producteurs de Cornas a lancé une pétition pour tenter de mettre fin à cette initiative franchement stupéfiante. Ce qui donne d’autant plus l’envie de leur donner un coup de main, non?

Published in: on 31 juillet , 2007 at 4:09  Comments (1)  
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