Le mélange des genres

Une dégustation récente m’a interpellé à propos d’une tendance fréquente, dans les vins du Nouveau Monde, à créer des assemblages inhabituels de cépages: chardonnay-verdelho-pinot gris,  touriga-tempranillo, sémillon-chardonnay, sangiovese-malbec, etc. La tendance est parfois stimulante, souvent étonnante, parfois franchement agaçante.

Les Australiens y vont avec un enthousiasme remarquable, comme s’ils étaient déterminés à emmener le vin là ou aucune vigne n’avait mis le pied. En Argentine, une marque créée par la famille Zuccardi, Fuzion, est entièrement dédiée à ce concept de mariages inhabituels, voire incongrus. Les États-Unis et le Chili ont aussi des exemples du genre à offrir.

Bien sûr, certains de ces mélanges ont fait leurs preuves. Les combinaisons de cabernet et de syrah ont produit plusieurs vins exceptionnels en Italie et dans le sud de la France – par exemple, les vins de Cabardès. On peut aussi penser à des combinaisons de sangiovese et de cépages bordelais, dans le monde des supertoscans. On trouve aussi des résultats accessibles et harmonieux dans des vins plus simples comme le Rawson’s Retreat de Penfolds, un australien où le chardonnay et le sémillon sont franchement bien intégrés.

Car après tout, c’est là la clef d’un assemblage réussi: l’intégration et l’harmonie. Un concept qui semble parfois oublié au profit d’une volonté de créer des nouvelles combinaisons qui devient parfois une fin en soi. Le fait que le mélange soit incongru semble parfois le but de l’opération, même si des notions théoriques de complémentarité des saveurs, des couleurs et des textures font bel et bien partie de la réflexion.

Certains des mélanges que j’ai goûté ainsi se sont montrés franchement imbuvables, parce que les cépages se côtoyaient sans jamais s’intégrer. L’audace, c’est bien, mais il faut aussi s’assurer qu’elle mène à quelque chose.

Il y a des raisons historiques derrière les assemblages traditionnels qui ont fait les grands vins du monde: la combinaison du caractère mur et ample du merlot avec la structure tannique du cabernet dans les mélanges bordelais vient immédiatement à l’esprit. Utiliser des cépages qui ont à peine pris pied dans un nouveau pays, et dont on connaît à peine le caractère dans ces terroirs neufs, et les réunir pour tenter de voir comment ils se comportent ensemble, c’est un pari considérable. Normal qu’on ne réussisse pas tout le temps.

Mission impossible? Pas du tout. Sauf que les oenologues devraient parfois faire preuve d’un peu plus de patience et de rigueur en élaborant et en testant ces mélanges. Une approche essai et erreur ne suffit pas. Mettre un vignoble en production prend plusieurs années, en maîtriser la production encore plus de temps. Pourquoi se précipiter à lancer de nouveaux assemblages? Le bon vin mérite qu’on prenne le temps qu’il faut.

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Vive le pineau d’Aunis

Il existe bel et bien des cépages quasi inconnus qui valent leur pesant d’or. Prenez le pineau d’Aunis, par exemple.

J’ai eu l’occasion, au cours des derniers mois, d’en déguster quelques fois, dans des établissements de Québec et de Montréal, respectivement L’Utopie et le Pullman. Dans les deux cas, il s’agit de bouteilles provenant des Vignes de l’Ange vin, domaine de Jean-Pierre Robinot, vigneron très indépendant établi dans les environs de Jasnières, dans la Loire.

Chaque fois, je suis tout à fait saisi et séduit par le caractère absolument singulier de ce cépage à la fois clair et intense, subtil et costaud. La robe lui donne des allures de quasi-rosé ou de pinot noir très léger. Pourtant, au nez comme en bouche, l’intensité ne se dément pas. Une belle vivacité, un corps surprenant, des arômes de terre fraîche, d’orange séchée, une dose de fruit rouge, une longueur surprenante, faisaient du Regard du Loir, cuvée dégustée la plus récemment, un véritable plaisir qui se mariait très bien à une mise en bouche de bison fumé. Je le dégusterais bien aussi avec une truite ou avec de la volaille, me semble-t-il.

Remarquez, le cépage, cultivé sur un peu plus de 400 hectares en Touraine et pouvant être inclus dans plusieurs appellations de Loire dont l’anjou et le crémant de Loire, trouve une expression sérieuse et particulière entre les mains de Robinot, partisans rigoureux des vins naturels. Une approche très souvent appréciée, bien que matière à discussions.

Mais quoi qu’on pense de ce cas particulier (visiblement, j’y suis très favorable), il reste que Jancis Robinson, dans son Oxford Companion to Wine, nous apprend que le cépage bénéficiait, il y a quelques siècles, de la faveur des rois de France et d’Angleterre. On ne saurait leur en faire le reproche.  Ça devait les changer de leur ordinaire – ce qui est certainement le cas aujourd’hui.

Dégustation: Château La Rame 1997

Pour célébrer les dix ans de mariage de ma belle-soeur et de son mari, nous avons ouvert une bouteille de Château La Rame 1997, un vin liquoreux de Sainte-Croix-du-Mont, appellation « mineure » voisine de Sauternes et Barsac. C’était une bouteille parfaite pour l’occasion: avec sa belle robe paille, claire et brillante, ses arômes frais de miel, de cire d’abeille et de pêche, qui se retrouvaient aussi agréablement dans une bouche sans aucune lourdeur, le vin se montrait festif et bâti pour durer (très bien pour célébrer un mariage). L’équilibre du vin, ses saveurs mûres comme son équilibre et son acidité bien placée en faisaient un excellent compagnon du foie gras.

La bouteille s’était promenée pas mal, soit dit en passant: achetée au Québec, conservée dans une première cave pour deux-trois ans, emportée en Suisse pour être offerte en cadeau, ramenée en Suède en bagnole, et gardée dans une nouvelle cave qui, comme la première, connaît d’importantes variations de température de saison en saison. Plusieurs experts vous diraient que de telles péripéties pourraient être mortelles pour un vin. Et pourtant, ce La Rame avait bien de belles années devant lui et aucune fatigue dans le corps. Pour avoir dégusté des paquets de bouteilles conservées dans des conditions similaires, je conclus de plus en plus que le vin n’est pas aussi hypersensible que certains le croient.

Remarquez que le millésime 1997 est aussi réputé comme un des meilleurs des vingt dernières années, pour les liquoreux de la région de Bordeaux. Ça ne devait pas nuire non plus.

Au total, quand on sait que La Rame se détaille environ 25$ US/30$ CDN, on se dit qu’il offre vraiment beaucoup de plaisir pour le prix.

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