Vendredis du Vin 14: d’un peu partout, que je viens

Il avait l’air un peu anodin, mais c’est tout un thème que j’ai fini par choisir comme entrée en matière à l’animation des Vendredis du Vin. En posant simplement la question « Tu viens d’où, toi? », j’ai l’impression d’avoir ouvert bien des portes.

À la limite, le thème interpelle tous les vins du dit Nouveau Monde, puisque la vitis vinifera est originaire d’Europe et qu’elle a donc été transplantée dans tous les vignobles des Amériques et d’Océanie. Alors, on dit quoi? Que tous les vins du Nouveau Monde sortent de nulle part? Quand il y a des zinfandels centenaires en Californie et des cabernets sauvignons francs de pied depuis 150 ans dans la Vallée Centrale du Chili? Pas sûr qu’on puisse aller jusque-là. Sauf qu’à l’inverse, il n’est pas facile de discerner ce qui est effectivement un vin sorti de « nulle part » dans ces jeunes vignobles, puisqu’à peu près tous les cépages sont admis dans à peu près n’importe quel assemblage, dans à peu près toutes les régions.

Il y a tout de même, dans ces contrées, quelques bêtes étranges. Si j’en avais eu sous la main, j’aurais pu parler d’un vin de glace de syrah produit en Ontario par Pilliteri Estates, qui vient de se classer deuxième parmi près de 400 syrahs du monde. Comme le dit la description du vin, sur le site de Pilliteri, c’est presque une contradiction en termes entre la chaleur nécessaire pour mûrir la syrah et le froid glacial qui crée le vin de glace. En effet. Voilà un vin qui ne correspond vraiment à rien.

Pendant que je réfléchissais à tout ça, je me suis ouvert une bouteille de Cuvée Nougé 2006 du Domaine Matassa. Le vin, clair et resplendissant, en pleine forme, m’a pratiquement explosé au visage avec des arômes incroyables d’agrumes très murs, de miel, d’abricot et de… schiste. Je l’avais ouvert par pur plaisir, en fin de soirée, avant hier, mais il rejoint le thème, puisque Tom Lubbe, le vigneron qui a donné naissance à cette cuvée, est un Sud-Africain débarqué à Calce il y a un peu moins de dix ans, qui se consacre vigoureusement à exprimer les sols magnifiques de l’arrière-pays de Perpignan, où le schiste vertical n’a rien à enlever aux sols du Priorat, pour ne citer que ceux-là.

Lubbe et toute une collection de vignerons venus d’ailleurs (Olivier Pithon et Jean-Philippe Padié, ainsi qu’un Allemand qui commence à peine et dont j’oublie le nom), s’emploient avec énergie à cette expression du terroir, prouvant que ce sont parfois ceux qui viennent d’ailleurs qui nous font le mieux voir la richesse qui nous pend sous le nez. L’ardeur du converti, qu’on appelle ça.

Mais bon. La bouteille que j’avais choisie pour tenter de vraiment sortir de mes sentiers battus était un Merlot delle Venezie IGT de la maison Zenato, pour voir comment la transplation du Libournais à la Vénétie se passait. Un peu comme les supertoscans, les IGT du nord de l’Italie ont servi à attirer l’attention sur l’Italie, en prouvant qu’on pouvait bien faire avec des cépages français (ou internationaux, dit-on parfois aussi). Un geste paradoxal, quand on sait la qualité des cépages autochtones italiens et des terroirs de tout le pays: tout un détour, que de faire du cabernet ou du merlot, pour mettre en valeur les chiantis, les brunellos, les amarones et les barbarescos.

Et elle disait quoi, au juste, cette bouteille de transplanté? Du fruit noir très dense, avec des notes épicées et quelques soupçons de tabac, le tout bien enrobé de vanille. Un vin à la robe assez dense, aux tannins plutôt fins et gentiment enveloppants, goûtant bon la confiture de mûres, la vanille et le pain d’épices. Une bonne acidité, avec une finale un peu asséchante. Du merlot, quoi. Sans l’ombre d’un doute. Avec des qualités de climats modérés, sans les débordements confiturés que l’on peut voir ailleurs dans le monde avec ce cépage.

Ceci dit, avec sa facture moderne et bien usinée, il lui manquait tout de même un petit quelque chose. L’esprit des lieux. La capacité de bien creuser ses racines en dialogue avec le sol. Ça, ça ne se fait pas en dix ou quinze ans. On risque bien d’avoir l’air de sortir de nulle part pour un bon moment encore…

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4 commentairesLaisser un commentaire

  1. Voilà Rémy, ma copie est en ligne ici:

    http://lisson.over-blog.com/article-20027088.html

    Je suis déjà curieuse, de lire bientôt ton compte rendu des autres trouvailles:-)!

  2. Salut Rémy,

    Voici mon texte. Bravo pour le thème: très original et inspirant.

    http://www.sommeliervirtuel.com/index.php?option=com_content&task=view&id=8383&Itemid=147

  3. Salut Rémy,

    Fallait bien un Québécois à la présidence pour que je revienne aux VdV.;-)

    Voici mon billet:
    http://mechantraisin.canoe.com/2008/05/31/vendredis_du_vins_14_un_vin_qui_sort_d_o

    Mathieu

  4. […] Les vignes ayant les racines bien plantées, il demeure plus facile (ou en tout cas plus rapide) pour le vigneron d’aller voir ailleurs s’il y est. C’est, nous dit Vincent du Sommelier Virtuel, ce que fait Denis Debourdieu le Bordelais en vinifiant des chablis pour J. Moreau et fils, en Bourgogne, ce qui ne l’empêche apparemment pas de respecter leur typicité. La transplantation d’un vigneron sud-africain m’est apparue à moi aussi plus convaincante que celle du cépage merlot envoyé en Vénétie. […]


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