Dégustation: Le voile de la mariée 2008, Vignoble Sainte-Pétronille

Même si, comme on se plaît à le répéter, l’île d’Orléans a été nommée “Isle de Bacchus” par Jacques Cartier, lors de ses voyages des années 1530, y faire pousser de la vigne reste un défi considérable. Le degré ou deux de moins, en moyenne, qu’offre le climat de la région de Québec, par rapport aux Cantons-de-l’Est ou à la Montérégie (où la culture de la vigne n’est déjà pas une évidence) rend la production de vin particulièrement exigeante.

Ce n’est pas ici qu’on fera pousser du cabernet sauvignon ou de la roussanne, pour produire des vins costauds ou exceptionnellement riches. Mais en s’ajustant aux conditions, et en choisissant des vignes hybrides adaptées au climat frais, afin de bien permettre au raisin de mûrir pleinement, on peut arriver à quelque chose de très sympathique.

C’est ce que prouve agréablement le Voile de la mariée, un assemblage de vandal-cliche et de vidal produit par le Vignoble Sainte-Pétronille. Depuis qu’ils ont repris la propriété en 2003, les propriétaires de ce vignoble fondé il y a presque vingt ans ont mis des efforts considérables, à la vigne et au chai, pour améliorer la qualité des produits.

D’une robe pâle et limpide, ce blanc frais présente des arômes de fleurs et de miel, avec un peu de poire et d’agrumes. En bouche, un brin de miel aussi, mais sur un ensemble sec, simple et assez bien équilibré. Une trace du caractère végétal parfois agaçant des cépages hybrides nord-américains persiste, mais le fruit frais domine, sur une acidité franche, sans être excessive, pour donner un vin désaltérant et sympathique.

On saluera le fait que le producteur est arrivé à ce résultat honorable dans un millésime aussi frais et pluvieux que 2008. En voilà qui semblent équipés pour relever les défis parfois éreintants que mère nature impose aux vignerons d’ici.

Le vignoble Sainte-Pétronille profite d'un superbe panorama sur le Saint-Laurent et la chute Montmorency.

Publié dans:  on 29 novembre , 2009 at 7:05 Laisser un commentaire

Un cognac à 1500$ – et d’autres délices plus abordables de la maison Ferrand

Le prix a de quoi vous faire avaler votre café-cognac un brin de travers. 1526,50$, pour un flacon de 700 millilitres, c’est pour le moins considérable. Et à la portée de peu. Mais est-ce vraiment trop pour un cognac Grande Champagne datant de 1914, une rareté arrivée par un très heureux concours de circonstance entre les mains de la maison Cognac Ferrand ?

En voyant apparaître les neuf bouteilles allouées au Québec dans les arrivages des SAQ Signature, les boutiques très haut de gamme de notre monopole d’État, le souvenir d’une exceptionnelle dégustation m’est revenu avec grand plaisir. En mars dernier, l’agence Bellavita Grands Crus, spécialisée dans les spiritueux avait en effet organisé, au restaurant L’Utopie, à Québec, un joli défilé de cinq cognacs Ferrand, commenté par Guillaume Lamy, maître de formation de la maison située dans la Grande Champagne, le terroir le plus réputé de cette appellation de spiritueux.

La première vertu de cette soirée aura sans doute été de souligner, grâce à des bouchées élaborées sur mesure par les chefs et sommeliers de l’Utopie, que le cognac n’a pas à être relégué au rôle de pousse-café, loin de là. Les accords proposés invitaient à considérer fortement le grand intérêt de servir du cognac avec le dessert – voire avec l’ensemble d’un repas.

Si la plupart des bouchées proposées étaient de petits desserts, la Réserve 1er Cru Grande Champagne, faite d’un assemblage de cognacs de 15 à 25 ans, était servie avec une mousse de foie gras confite au cidre de glace, agrémentée de mandarine et de poivre rose. Les aspects fruités, épicés et l’onctuosité du foie gras répondaient très bien au caractère onctueux, épicé et bien fruité du cognac, d’une grande finesse et d’une bonne complexité.

L’Ambre, le cognac « ordinaire » de la maison (plus âgé que la plupart des XO, avec son mélange de cognacs d’une moyenne de 10 ans – et vendu autour de 70$ la bouteille), avait été agréablement servi avec une mousse de mascarpone au sirop d’érable. L’érable révélait bien le boisé du cognac et se mariait bien à son côté vanillé et floral.

À chaque cognac son accord, disaient toutefois les deux services suivant, la Sélection des anges (cognacs de 25 à 35 ans) et l’Abel (cognacs de 40 à 50 ans), deux boissons aussi contrastées que possible, dans un registre complexe et prenant. Le premier, costaud, donnant dans le caramel, les fruits confits, le cuir et les épices, avait été associé à des saveurs prenantes : Kalhua, caramel, noisettes torréfiées, thé fumé. L’Abel, pour sa part, véritable dentelle, tout en délicatesse et en subtilité, aérien, long en bouche et complexe, rencontrait plutôt une pâte de poire à la fève tonka sur un croustillant aux cinq épices.

Et le fameux cognac de 1914, lui ? Il avait une belle histoire, en prime, puisqu’il s’agissait d’un cognac fait par les femmes, en cet automne où les hommes étaient partis pour ce qu’on pensait alors être une courte guerre. Une de ces dames avait conservé à sa cave une petite barriques de cette époque, avant d’approcher la maison Ferrand pour voir s’ils y étaient intéressés. Le maître de chai ne s’étant pas fait prier, le cognac fut acheté et embouteillé séparément, ce qui en fait un produit vraiment à part.

En effet, le cognac est un produit d’assemblage, les fabricants réunissant les caractères distincts de diverses cuvées pour produire un cognac « complet », avec le fruité de l’un, l’épicé de l’autre, le floral du suivant, etc. Le 1914, lui, avait donc un caractère plus singulier, moins rond, peut-être, mais très affirmé, conservant à presque cent ans un fruité étonnant, sous des notes de sous-bois, de rancio, de noisette et de vanille. Un liquide précieux qui faisait plaisir à boire autant par sa qualité que par son caractère véritablement unique. Car c’est aussi ça, le plaisir des boissons rares et anciennes : le fait qu’on ne rencontre ça qu’une fois dans sa vie. Si on est chanceux. Et ça, comme dirait l’autre, ça n’a pas de prix…

Riesling Jubilée 2005, Hugel: une note de dégustation et un hommage

La nouvelle a couru très vite, quelques heures à peine après son décès. Jean Hugel, patriarche de cette célèbre famille d’Alsace, plus connu comme Jeanny ou Johnny, est mort parmi les siens mardi soir, à l’âge vénérable de 84 ans. Un décès qui a été accueilli par une multitude de salutations senties et d’hommages, rendus par de nombreuses autorités et grandes figures du monde du vin.

Jancis Robinson y était presque la première, se remémorant ses rencontres avec le fier défenseur du vin alsacien et livrant le témoignage d’Étienne Hugel sur les derniers moments de son oncle. Sur le blogue de la maison Hugel, tenu justement par Étienne, les témoignages s’ajoutent d’heure en heure, avec des noms comme Christian Pol-Roger, Nicolas Jaboulet, Marc Perrin (Beaucastel), le chroniqueur Michel Bettane ou Pierre-Henry Gagey (président de l’Interprofessionnelle de Bourgogne). Le monde du vin salue une de ses grandes figures.

Le mot n’est pas galvaudé. Au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, Jeanny Hugel a travaillé avec énergie à la reconnaissance des vins d’Alsace, notamment pour assurer une reconnaissance légale stricte aux vins de vendange tardive et de sélection de grains nobles. Il avait aussi oeuvré à la reconnaissance des meilleurs terroirs alsaciens, avant de claquer la porte devant un processus qu’il jugeait trop empreint de compromis. Pas question pour lui d’appuyer un concept dilué.

Et c’est ainsi que le Riesling Jubilée, la cuvée haut de gamme de la maison, provient du coeur du grand cru Schoenenbourg, même si on ne le dit pas, par principe, sur l’étiquette. On est, quoi qu’il en soit, dans un excellent terroir, sur une excellente année avec le millésime 2005.

Voilà un vin net, droit et fier, qui montre déjà tout son potentiel et son caractère, même s’il est clair, en le goûtant, qu’il sera bon pendant des décennies. La robe va dans le même sens, avec ses reflets verdâtres qui expriment la jeunesse du vin.

Le nez, compact, livre tout de même toute la complexité du vin: un peu de fruit à chair blanche, des notes florales, du conifère et des fines herbes, aligné sur une trame minérale qui annonce subtilement les aspects pétrolés que le riesling prend avec l’âge. 

L’attaque est claire, marquée par l’acidité franche d’un riesling bien mené et par des notes minérales affirmées. Le fruit mûr se révèle derrière ces premières impressions, avec du citron, de l’abricot frais et un peu de pomme cuite. Les saveurs sont intenses, la bouche ample, l’amertume finale s’intégrant parfaitement à un ensemble, ma foi, tout à fait impeccable.

En prime, sur une note bien personnelle, le nez évoque pour moi mes premières impressions spécifiques de vin, senties chez mes grand-parents lors d’une fête de famille. La minéralité du riesling et moi, ça fait longtemps qu’on se fait de l’oeil…

Alors voilà. En terminant ce billet, tout absorbé par la beauté de cette cuvée – qui ferait bien l’affaire avec du homard, mais qui était parfaite avec ma petite tartine de rillettes de canard de chez Julien Dupont, sympathique éleveur de Tewkesbury, au nord de Québec – je lève mon verre à la santé de M. Hugel, dont les vins continuent, depuis une bonne vingtaine d’années, d’être un rendez-vous régulier pour moi. Jamais été déçu. Et si le passé et garant de l’avenir, je serai encore au rendez-vous pour des années à venir. Ne serait-ce que pour goûter, à maturité, cet excellent Jubilée.

Pelissero, Tissot, Perrin…: de la belle visite au Québec

Quand les vignerons passent en ville, ça fait toujours plaisir. Et ça fait d’autant plus plaisir quand les visiteurs sont de belles pointures, qui apportent des contributions originales et significatives au monde du vin.

Au Québec, on va être gâtés, au cours des prochaines semaines, notamment grâce aux événements Montréal en Lumière, en février, et au tout premier Salon international des vins de Québec, en mars.

Mais avant ces événements, (Lire la suite…)

Un petit tour dans la Vitisphère

Les sources d’information sur le monde du vin sont somme toute assez nombreuses, sur Internet. Mais leur qualité et leurs objectifs varient grandement.

Si vous voulez savoir ce qui se passe dans l’industrie du vin, que ce soit les tendances de consommation, l’évolution des lois, (Lire la suite…)

Le Québec sous une montagne de Bordeaux

Peut-on avoir trop d’une bonne chose? L’abondance de Bordeaux 2005 disponibles à la SAQ amène à se poser la question. 

L’automne dernier, pour la première fois depuis la création de l’excellent magazine haut-de-gamme de la SAQ, Cellier, je n’ai acheté aucune bouteille issue des arrivages qui accompagnent chaque numéro. J’ai été plutôt minoritaire, de ce côté, puisque les bordeaux de l’excellent millésime 2005 qui en constituaient l’essentiel sont partis à une vitesse record. 

Le Cellier coincidait grosso modo avec la livraison (Lire la suite…)

Quand le prix de l’uniforme fait monter le prix du vin

Mardi, Radio-Canada a révélé que la Société des alcools du Québec allait faire produire en Chine les nouveaux uniformes de ses employés en Asie. Après avoir suscité tout un débat en ayant introduit, il y a quelques temps, des sacs réutilisables produits en Chine, plutôt qu’au Québec, la SAQ se retrouve donc au coeur d’un nouveau débat autour de l’importance de l’achat local pour une société d’État.

Il est vrai que la question de l’achat local n’est pas simple pour une société d’État, au Québec comme ailleurs. Les accords commerciaux nationaux et internationaux limitent beaucoup la marge de manoeuvre en la matière et l’exigence du plus bas soumissionnaire, notamment, peut conditionner fortement la procédure d’achat. Ce qui peut sembler souhaitable (Lire la suite…)

Un bout d’hémisphère sud en visite

Après le Festival des vins californiens, c’est maintenant au tour de la Nouvelle-Zélande et de l’Afrique du Sud de venir faire leur tour en terroir – pardon, territoire – canadien pour leurs petites fêtes annuelles.

En effet, après des arrêts à Vancouver et à Calgary, (Lire la suite…)

Château Génome

Nouvelle réjouissante et inquiétante à la fois: des scientifiques ont réussi à décoder l’ensemble du génome de la vitis vinifera. Beau progrès pour la connaissance, en soi.

Je m’inquiète toutefois des conséquences potentielles d’un tel progrès sur la viticulture mondiale. En effet, les chercheurs en question laissent entendre que l’on pourrait créer des variétés de vignes plus résistantes à des maladies (tant mieux) et aussi, favoriser génétiquement certaines saveurs et certaines caractéristiques organoleptiques. On voit tout de suite le topo, avec des chardonnays avec pierre à fusil intégrée, des sauvignons blancs faits pour donner en climat froid les arômes de poivron et de pamplemousse du sauvignon néo-zélandais…

Déjà que l’ajout de levures cultivées et sélectionnées pousse pas mal le bouchon de la viticulture, en retirant de la personnalité et de la singularité au vin… Une telle approche génétique risque bien de renforcer le côté “boisson gazeuse”, très formaté de la viticulture industrielle. Le rêve de tout grand groupe: des dizaines de millions de bouteilles offrant, de façon prévisible, millésime sur millésime, des caractéristiques présélectionnées et stables.

Pour moi, ça tient plutôt du cauchemar. Je suis peut-être naïf, mais à force de goûter des vins, je préfère les vivants et les surprenants. Ceux où l’on laisse la nature mener le bal, plutôt que le génie viticole.

Publié dans:  on 30 août , 2007 at 8:38 Laisser un commentaire

Notes de dégustation: petit hommage bordelais

Les dépêches de presse nous apprenaient, lundi, le décès d’Élie de Rothschild, à qui l’on doit la reconstruction du Château Lafite Rothschild, après la Deuxième guerre mondiale. À 90 ans, il chassait avec des amis en Autriche à la veille de son décès. Circonstances agréables, apparemment, pour ses derniers jours sur terre.

J’ai eu le bonheur, il y a quelques années, de déguster un Lafite 1991, dont la finesse absolument exceptionnelle, tout en dentelle, mais aussi la tenue et la complexité démentaient entièrement la relativement mauvaise réputation du millésime. Une référence, pour moi, dans toutes mes dégustations de vins de Bordeaux – ou de vin tout court. Les Carruades de Lafite 1998, s’étaient pour la part distinguées comme le clou d’une soirée consacrée aux seconds vins de grands vins du Bordelais: comme pour le premier vin, la finesse et l’équilibre s’en dégageaient avant tout.

Le souvenir de ces dégustations  renforce  mon estime des vins de cette région reine de la viticulture mondiale, avec laquelle j’entretiens une relation un brin contradictoire. Par moments, j’ai tendance à devenir grognon par aux terroirs-caisse de la région et à ses excès de toute sorte, et à ressentir dans la foulée une certaine fatigue du cabernet-merlot. Au point de me demander périodiquement pourquoi j’ajoute chaque année quelques bouteilles de vins du Médoc ou de Graves à ma cave.  Et puis après, je goûte un ou deux châteaux séduisants, étonnants par leur fruit et leur caractère fin ou encore par leur sérieux et leur droiture, petits ou grands, et je me demande pourquoi je n’en achète pas plus.

Mettons que ces jours-ci, je suis plutôt dans la seconde moitié du cycle, grâce au souvenir de Lafite réactivé par la mort du patriarche du clan, mais aussi grâce à deux dégustations toutes récentes, et extrêmement agréables, en rouge comme en blanc.

Le rouge, tout d’abord, était un Château Rauzan-Gassies 1998, un deuxième grand cru de Margaux dégusté la semaine dernière avec un excellent gigot d’agneau. C’est mon ami Jacques Rigaud, grand promoteur du mécénat des entreprises en France et tout aussi grand amateur de Bordeaux, qui m’avait présenté ce domaine, en m’offrant tout de go un 1995: en le dégustant, je m’étais vite dit que ce château et moi étions fait pour nous entendre. Le 1998 ne m’a pas fait changer d’idée une seconde: avec sa belle robe grenat, ses tannins bien fondus, ses notes de cassis, de tabac et de cuir, bien ouvert mais sans fatigue, il m’est apparu comme un exemple tout à fait typique de la finesse des margaux. Il me reste une bouteille du même millésime (propriété qui était autrefois dans le même ensemble que son voisin Rauzan-Ségla) que je boirai sans me presser, à la santé de celui sans qui je ne l’aurais peut-être pas découvert.

Côté blanc, un Château de l’Hospital 2005, vin de graves dont les propriétaires sont aussi ceux du Château Loudenne, m’a épaté par sa fraîcheur exceptionnelle et son bouquet fin et subtil. Des arômes légers et aériens de citron confit et de vanille, une jolie touche minérale et un fruit très pur en bouche, avec une belle longueur. Rien de grave dans ce très beau blanc à la robe dorée, fait d’un peu plus de sauvignon blanc que de sémillon, issu d’un millésime qui ne cesse de se montrer exemplaire.

J’ai aussi dégusté, ces derniers jours, un petit Côte de Castillon avec un plat de dorade qui se mariait à merveille avec le beau fruit rond du vin et ses tannins fins. Ce n’était pas la première fois qu’un mariage rouge-poisson me réjouissait autant. Mais ça, comme dirait l’autre, c’est une autre histoire…