Note de dégustation: Cornas Paul Jaboulet Aîné 1996 (prise 2)

Ça peut être agréable d’avoir deux bouteilles du même vin à la cave. Ne serait-ce que pour constater les différentes manières dont il peut se présenter. L’année dernière, j’avais écrit une première note de dégustation sur le Cornas 1996 de la maison Paul Jaboulet Aîné, que j’avais trouvé un brin réservé, bien que visiblement pas dépourvu de tonus.

La deuxième bouteille, ouverte il y a quelques jours, a donné une impression bien différente. Beaucoup plus expressif, le nez offrait des odeurs animales assez intense, rattrapées avec l’oxygénation par de très belles notes de réglisse, de cèdre, de café et un peu de baies noires. En bouche, ces éléments se retrouvaient dans un ensemble assez complexe, le café et le cèdre occupant toutefois plus de place, proportionnellement. Des parentés, donc, avec la dégustation précédente, mais dans un tout autre état d’esprit.

La bouche, bien qu’agréable, se montrait tout de même un brin mince. Combinée à la couleur aux reflets un peu orangés, tendait à montrer que le vin était plus près de la fin que de la jeunesse. Il tenait encore bien la route, sur des grillades, mais je n’aurais pas voulu attendre plus pour le déguster. Alors que les vins de Cornas avaient autrefois la réputation de s’ouvrir après une vingtaine d’années, celui-ci ne semble vraiment pas en mesure de vivre au-delà de vingt ans.

Remarquez, peut-être que les cuvées plus recherchées de Clape, Lemenicier, Mathieu Barret, Vincent Paris et autres vignerons renommés de l’appellation auraient plus d’endurance que cette cuvée “générique” réunissant des raisins provenant de diverses parcelles. J’attendrai encore un moment avant d’ouvrir le 1998 de Clape.

Déguster ce vin, soit dit en passant, est un acte empreint d’une certaine nostalgie, puisqu’il s’agit du dernier millésime supervisé par Gérard Jaboulet, qui avait donné une impulsion remarquable au domaine familial vieux de presque deux siècles. Son décès subit et prématuré, en 1997, avait visiblement suscité un certain désarroi au sein de la maison, dont les vins des quelques millésimes suivants avaient été assez mal reçus, la qualité n’étant plus la même, en particulier pour les cuvées les plus réputées du domaine, l’Hermitage La Chapelle en tête.

Cette dure période explique en bonne partie comment le domaine a pu en venir à être racheté par la famille Frey, propriétaire du Château La Lagune, à Bordeaux, et de la maison champenoise Billecart-Salmon. Quel effet ce changement de mains aura-t-il sur la maison rhodanienne? Elle lui a déjà permis un niveau d’investissement renouvelé. Pour le reste, laissons le temps au temps.

Vente aux enchères de vins fins sur Internet : la deuxième fois est la bonne

Le printemps dernier, j’avais écrit un billet sur une vente aux enchères organisée par l’Hôtel des encans de Montréal, avec la Société des alcools du Québec, pour le compte du propriétaire du restaurant Les Chenêts. Je m’étais posé quelques questions, à l’époque, sur la répartition un peu particulière des millésimes et des choix de vins, en me disant que le vendeur avait gardé plusieurs belles bouteilles par devers lui.

Et pour cause. C’est qu’à la lumière de la deuxième vente organisée par le même trio, on serait tenté de penser que la première vente était une sorte de test de marché. De 400, le nombre de lots est passé à 1200, la qualité des lots et le caractère exceptionnel des crus grimpant d’autant.

Cette fois, naviguer au travers des lots devient un véritable magasinage de rêve. Des Mouton-Rothschild de plusieurs millésimes, incluant celui dont l’étiquette a été peinte par Riopelle. Même chose pour les Yquem et pour un paquet d’autres solides liquoreux de Sauternes, ainsi que quelques lots de champagne qui montent facilement à la tête. Des vins du Domaine de la Romanée-Conti en formats et années diverses. Des châteauneuf-du-pape de haut vol, comme des Beaucastel d’une vingtaine d’années et quelques bouteilles du rare et exceptionnel Rayas. Sans compter d’autres vins moins chers mais tout aussi attrayants, comme le Moulin Touchais, le Pesquera ou le Farnito.

En prime, les lots sont de tailles variables, ce qui laisse la chance à des gens aux bourses moins bien garnies de rêver un peu – voire d’acheter un grand cru. Parfois, il y a une douzaine de bouteilles par lot, parfois une seule. Les plus riches pourront viser la dizaine de Mouton-Rothschild des années 80, mais un autre sera peut-être très heureux de mettre la main sur un lot comptant une seule bouteille de ce vin d’exception.

On trouve aussi de très vieilles bouteilles, avec un Lafite-Rothschild 1890 et un Calon-Ségur du légendaire millésime 1900. Dans d’autres cas, il faut toutefois se méfier. Le vin a beaucoup baissé, a pris des couleurs assez étonnantes et sera vraisemblablement très altéré. Dans ces cas, on voudrait la bouteille comme objet, plus que comme projet de dégustation.

D’ailleurs, voilà une question essentielle à se poser, si jamais vous voulez passer du rêve à la réalité. Pourquoi voudriez-vous un lot en particulier ? Pour le boire, ou simplement comme trophée ?

Le catalogue est en ligne maintenant. Les enchères s’ouvrent le 1er septembre et se poursuivent jusqu’au 10 septembre: la fermeture des lots se fera en trois temps, à partir du 8 septembre. Ça vous laisse le temps d’y penser.

Dégustation: Bahans Haut-Brion 2000, Pessac-Léognan

Avant tout l’énervement qui a entouré le millésime 2005, il y avait eu un autre “millésime du siècle” en 2000. Grâce à des mois d’août et septembre magnifiques, après un printemps frais, les raisins ont atteint la maturité facilement, dans un état sanitaire parfait. Seuls les liquoreux ont parfois souffert du retour de la pluie en octobre.

En fouillant à la cave, à la recherche d’une bonne bouteille pour souligner l’anniversaire d’une bonne amie amateur de vin, j’ai ressorti un Bahans Haut-Brion, second vin de Haut-Brion, le plus célèbre des châteaux de Pessac-Léognan. À neuf ans, il est temps de voir où s’en vont ces crus dont on promettait de très grandes choses.

Le vin, fait grosso modo d’une moitié de cabernet sauvignon et d’une proportion variable de merlot et de cabernet franc (selon le millésime),  s’est montré un modèle d’intégration et d’équilibre. Tout en souplesse, avec de la finesse, une belle gamme de saveurs et d’arômes qui se succédaient en douceur. Du fruit, du tabac, de l’épice, harmonieusement rassemblés, sur des tannins fins et mûrs.

Le Bahans ne manquait pas pour autant de corps ou de présence. Nous l’avons bu autour de steaks de la ferme Eumatimi grillés au barbecue. Et le vin avait tout ce qu’il fallait pour s’équilibrer avec les saveurs grillées et viandées. Enrobant, d’une belle longueur, il nous a fait filer un parfait bonheur.

Personnellement, le vin m’amène même à me demander si le millésime 2000 ne serait pas supérieur au superlatif 2005. Un peu moins de chaleur durant l’année me semble donner des vins plus équilibrés, les 2005 ayant un peu plus d’alcool et de confiture en stock. La chaleur, le fruité et l’alcool ne sont pas garants d’un vieillissement plus durable et plus harmonieux, bien au contraire.

Évidemment, la comparaison n’est pas parfaite, la photo de l’un et de l’autre millésime étant prise à cinq ans de distance dans leur évolution. Que voulez-vous, la vie est dure, il faudra goûter encore et encore pour se faire une idée plus claire…

VdV 24: sauvignon blanc et basilic, le côté simple de la sommellerie moléculaire

Entre la publication de son livre sur la sommellerie moléculaire, Papilles et Molécules, et son retour au restaurant elBulli pour fignoler le menu 2009 auquel il collabore, François Chartier a gentiment trouvé le temps d’animer un Vendredi du vin autour de cette approche scientifique des accords vins et mets. Une belle occasion de considérer sous un nouvel angle cet art complexe dont le plaisir des repas peut dépendre largement.

Même si l’idée peut sembler complexe, voire intimidante, c’est dans les choses simples que la sommellerie moléculaire prend son sens. Le principe consiste à trouver des parentés moléculaires entre un vin et un aliment, la présence dans les deux d’une molécule aromatique particulière devant créer une harmonie qui magnifie le tout. Le total devient plus que la somme des parties.

Évidemment, les molécules aromatiques présentes dans les aliments et le vin sont à peu près innombrables, leurs combinaisons complexes étant ce qui rend la gastronomie si captivante. Un repas n’est jamais pareil à l’autre, les variations des saveurs et des arômes, leur succession et leur mise en contexte changeant constamment.

Du basilic, tout court

J’y suis donc allé au plus simple, en travaillant l’accord proposé par François Chartier entre sauvignon blanc et aliments anisés: des pâtes au basilic et à l’huile d’olive. Pas même d’ail (ni de noix de pin, ni de parmesan) pour distraire l’attention. L’idée: réduire les variables au minimum.

Du côté du vin, un Fransola de la maison Torres, millésime 2002. Un sauvignon blanc exemplaire et bien typé, élevé partiellement en chêne, mais dont le caractère de pur sauvignon ressort avec le temps, au fil de son vieillissement si élégant et si durable.

En enfilant une bouchée des pâtes au basilic et une gorgée de Fransola, la démonstration était on ne peut plus claire. La combinaison des deux produisait une impression de grande fraîcheur et une ampleur aromatique accrue, par rapport à ce que chaque élément offrait seul. Un petit côté anisé, mentholé, oui, mais aussi ce “goût de froid” dont François Chartier fait aussi état dans ses écrits.

À côté des pâtes, il y avait aussi une poitrine de poulet grillée au barbecue qui avait mariné dans l’huile d’olive, le jus de lime et le basilic fraîchement haché. L’impression de fraîcheur et l’amplitude accrue des arômes s’y sentait également, mais moins franchement, la texture de la viande et les saveurs grillées ajoutant d’autres variables et rendant le rapport harmonique entre le vin et le plat moins limpide. Un sauvignon un peu plus boisé aurait-il réuni les deux axes aromatiques? Il faudra bien que je teste ça un de ces quatre…

D’ici là, pour pousser la réflexion plus loin, il semblait logique de vérifier ce qui allait se passer en jouant l’accord avec un vin, disons, moins harmonique. Pour une deuxième portion de pâtes au basilic, le lendemain, j’avais en main un chardonnay australien de la maison Innocent Bystander, à l’acidité rafraîchissante, certes, mais montrant quand même la chaleur du climat et surtout, un toasté provenant d’un élevage en barrique de chêne.

Dans Papilles et molécules, François Chartier souligne que les chardonnays de climat frais (le chablis, par exemple) comptent aussi des éléments anisés. Sur le plan aromatique, la proximité entre un chardonnay de climat frais et un sauvignon est certainement plus grande qu’avec un chardonnay de climat chaud, dont les arômes passent plus vers les fruits tropicaux. Le boisé, en prime, ajoute des éléments toastés qui jouent une part importante dans le portrait aromatique du vin.

La combinaison des deux donnait une fois de plus une belle impression de fraîcheur, mais cette fois sans la résonance harmonique qui se manifestait avec le sauvignon. Pas que c’était vilain, loin de là. Mais ce n’était pas aussi réussi. Comme avec le poulet grillé, le rapport entre les deux était moins clair. Peut-être aurait-il fallu le poulet, justement, pour arrondir le tout…

Poussant la vérification encore plus loin, j’ai tenté de façon encore plus simple de tester les rapports entre le basilic et d’autres cépages. Armé simplement de quelques feuilles de basilic, j’ai fait le test avec deux autres vins. D’abord avec un rosé 100% merlot Three Trees, du Roussillon, vinifié par l’excellent Tom Lubbe au Domaine de Majas. Résultat. Bien… pas grand chose. Un très bon rosé, équilibré, rafraîchissant, mais outre un petit côté épicé, peut-être, on ne sentait pas d’arômes s’accorder, et on ne sentait pas les aspects froid et anisé que l’on détectait si clairement avec le sauvignon.

Deuxième test, un muscat sec alsacien du Domaine Julien Meyer, le Petite Fleur 2006. Une expression nette et élégante du muscat, sans sucre, mais avec tout le parfum. Et là, il se passe tout à fait autre chose. Presque aussi beau qu’avec le sauvignon, mais très différemment. Un côté floral, pétales de fleurs, prend le dessus avec une petite touche astringente.

Mon hypothèse, suite à une petite recherche rapide (voir ici et ici, notamment) est que ce rapport harmonique tient à la forte présence dans le basilic et le muscat d’une famille de molécules aromatiques appelées terpènes, apparentées à la rose et au géranium, entre autres. Le muscat est un des cépages les plus forts en terpènes, tout comme le basilic, du côté alimentaire. Le résultat est on ne peut plus éclatant. Un point de plus pour les travaux de François Chartier.

La possibilité d’entraîner des accords entre vins et mets dans deux directions radicalement différentes et tout aussi éclatantes, suivant les principes de la sommellerie moléculaire, m’était déjà apparue lors du lancement (avec dégustation) de Papilles et molécules au restaurant L’Utopie, à Québec, fin 2008. Dans un billet précédent, j’ai déjà décrit comment un plat combinant thon et poivron se manifestait complètement différemment avec un blanc et un rouge offrant deux types distincts de pyrazines. Le ballet sauvignon-muscat-basilic me semble fonctionner de la même manière, des accents moléculaires différents portant l’accord dans des directions bien différentes.

Variables multiples

Si les versions simplifiées des accords “moléculaires” se révèlent facilement, la mise en rapport de multiples éléments dans un plat vient ajouter des variables et rendre l’exercice nettement plus complexe. Si une dizaine de composés aromatiques se font concurrence dans le verre et l’assiette, le résultat peut être tout à fait harmonieux, mais il devient nécessairement plus difficile de discerner d’où provient l’harmonie – et plus difficile de produire le genre de résonance harmonique qu’offre le rapport entre un seul cépage et un seul aliment. Pour faire une métaphore musicale, une symphonie est plus complexe à écrire qu’une mélodie pour instrument solo – ou un duo, pour rester dans le monde des accords.

Le défi posé par la transcription en mode «symphonique» des principes de la sommellerie moléculaire était pleinement illustré par le repas «à cinq mains» dégusté en marge du Salon international des vins et spiritueux de Québec, en mars dernier. En plus du chef du restaurant L’Utopie, Stéphane Modat, chez qui se déroulait le dîner, François Chartier pouvait compter sur trois autres collaborateurs. Tout d’abord, Pascal Chatonnet, ingénieur chimiste, docteur en oenologie, propriétaire des Laboratoires Excell et des châteaux libournais Haut-Saigneau, La Sergue et L’Archange, consultant de nombreux grands domaines, expert de l’utilisation des barriques et pionnier dans la lutte aux contaminants du vin comme les brettanomyces (voir page 2 de ce document). Ensuite, Thomas Perrin, du Château de Beaucastel, un des plus réputés de Châteauneuf-du-Pape, qui offre une des plus belles sélections de vins des Côtes-du-Rhône au sein de la société Perrin et Fils, et qui favorise la viticulture bio «parce que c’est comme ça que mon grand-père faisait», selon le mot de l’héritier de la famille qui y oeuvre depuis cinq générations. Finalement, l’équipe était complétée par Laurent Deconinck, chef attitré du domaine de Beaucastel, venu travailler en tandem avec Stéphane Modat.

Les vins de Pascal Chatonnet comme ceux de Thomas Perrin étaient mis à contribution, les accords proposés devant répondre aux principes de la sommellerie moléculaire, en liant les éléments moléculaires dominants de chaque vin à des aliments y répondant. Selon ce qu’explique François Chartier dans le dernier chapitre de son livre, consacré à cette expérience à grand déploiement, Pascal Chatonnet, depuis son laboratoire, avait fait un travail avancé pour mettre en valeur les molécules d’intérêt des vins, afin de guider le travail des chefs.

Au cours de cette soirée travaillée pendant deux bons mois, il faut bien dire que tous les accords étaient réussis. Rien qui soit tombé à plat ou qui n’ait pas permis au vin de trouver une résonance significative dans au moins une des composantes du plat.

Ainsi, le superlatif Beaucastel Blanc 2006, un des plus beaux vins blancs  du Rhône qu’il m’ait été donné de déguster, était parfaitement mis en valeur par un pétoncle tiédi et par la salade de fenouil à la mandarine impériale, qui travaillait notamment du côté des lactones et du HO-triénol, pour dire les choses savamment.

De même, l’excellent Vacqueyras Les Christins 2006 de Perrin et fils trouvait un écho particulièrement éclatant dans les brins d’algue nori torréfiée qui accompagnaient un plat de thon rouge. Le Côtes-du-Rhône rouge réserve 2007, servi en tandem sur le même plat, faisait éclater le parfum de genièvre qui avait servi à frotter le thon.

Côté bordelais, les Château La Sergue 2006 (Lalande-de-Pomerol) et L’Archange 2001 (Saint-Émilion), vibraient avec une énergie particulière en rencontrant les éléments fumés de plats complexes – un boeuf fumé à froid dans le premier cas, un magret de canard aux arômes de fumée de thé oolong dans le second. Des éléments de fruits noirs et d’épices ressortaient également de part et d’autre dans ces accords.

Sur le magnifique et expansif Beaucastel rouge 2005, c’est une poudre de cèdre séché qui produisait un effet positivement explosif sur le vin. Un rapport similaire, côté résineux, à celui du genièvre et du Côtes-du-Rhône.

À la longue, pendant ce repas en huit services, il devenait toutefois difficile de discerner les nuances très nombreuses des plats, qui pouvaient comprendre jusqu’à huit composantes, toutes porteuses d’une signature aromatique propre. Et si le tout était toujours agréable, la démonstration devenait plus difficile à saisir et l’impact de chaque composante était parfois dilué dans l’effet général.

En fin de repas, le bavarois de mascarpone sucré au miel d’orange faisait merveille avec le muscat des Beaumes-de-Venise 2006, un vin croquant, tout sur le fruit, que Thomas Perrin présentait avec un plaisir évident, au terme de la soirée. Le miel (HO-triénol) rejoignait une composante essentielle du muscat. Toutefois, les arômes de géranium, de lavande et de citronnelle, puis de menthe et d’eucalyptus qui venaient aromatiser en trois temps le dessert se perdaient finalement dans le total. Dans cette très belle forêt, on ne pouvait pas voir tous les arbres.

La théorie et la pratique

En cherchant à expliquer à l’échelle moléculaire des accords vins-mets particulièrement porteurs, François Chartier vient d’ouvrir une piste – que dis-je, une autoroute à huit voies – vers une meilleure compréhension des rapports aromatiques entre vins et mets.

L’approche est clairement fondée sur des principes biochimiques valables, expliqués sous plusieurs angles dans la littérature scientifique, tant du côté du vin que des aliments. Le pas en avant de Chartier, c’est le fait de réunir les deux points de vue.

Il est intéressant de noter que c’est d’un praticien, de son instinct et de son expérience empirique qu’est née cette théorie de la sommellerie moléculaire. Avouant lui-même avoir fait sa «chimie 101» au fil de la démarche, appuyée par des docteurs en biologie moléculaire et en oenologie, Chartier vient asseoir un savoir-faire de longue date, dans les cuisines et les salles à manger du monde, sur des bases plus précises. Des bases qui permettent aussi d’ouvrir la porte à des accords plus inattendus – comme ce romarin méditerranéen qui se marie naturellement au riesling, ou encore le fino, le plus sec des vins de xérès, qui se marie pourtant si bien à la très sucrée figue séchée.

Voilà déjà beaucoup de boulot abattu en quelques courtes années par le plus connu des sommeliers québécois. Et pourtant, ce n’est qu’un début, comme il l’avoue lui-même en expliquant que Papilles et molécules n’est que le premier tome d’une série.

En offrant de premières explications, la démarche ouvre la porte à de nombreuses questions. Comment peut-on le mieux appliquer ses principes en cuisine, chez soi comme au restaurant? Si l’harmonie se manifeste entre molécules similaires, pourrait-on voir apparaître des contrepoints tout aussi éclatants, à cause de molécules différentes mais compatibles? Comment intégrer les textures, les cuissons, les températures de service à la réflexion? Quelles sont les molécules actives du pinot noir, du nebbiolo ou du tannat? Si l’âge modifie la composition moléculaire des vins, comment affecte-t-elle l’approche d’harmonie moléculaire des vins et des mets?

C’est le signe d’un défrichage prometteur, que de voir autant de questions surgir pour la suite des choses. Si Papilles et molécules lance la discussion de façon exubérante, avec quantité d’exemples, la systématisation de la démarche reste véritablement à faire. À certains moments, la présentation de multiples molécules et aliments complémentaires devient un brin étourdissante, dans ce premier ouvrage. Mais comment ne pas être étourdi, au moins un peu, devant des découvertes aussi enthousiasmantes?

Le premier à mettre le pied dans un nouveau territoire est rarement celui qui en dresse la cartographie complète. Mais c’est bel et bien celui qui ouvre la voie et pointe la direction à suivre. J’ai bien hâte de poursuivre le voyage.

Riesling Jubilée 2005, Hugel: une note de dégustation et un hommage

La nouvelle a couru très vite, quelques heures à peine après son décès. Jean Hugel, patriarche de cette célèbre famille d’Alsace, plus connu comme Jeanny ou Johnny, est mort parmi les siens mardi soir, à l’âge vénérable de 84 ans. Un décès qui a été accueilli par une multitude de salutations senties et d’hommages, rendus par de nombreuses autorités et grandes figures du monde du vin.

Jancis Robinson y était presque la première, se remémorant ses rencontres avec le fier défenseur du vin alsacien et livrant le témoignage d’Étienne Hugel sur les derniers moments de son oncle. Sur le blogue de la maison Hugel, tenu justement par Étienne, les témoignages s’ajoutent d’heure en heure, avec des noms comme Christian Pol-Roger, Nicolas Jaboulet, Marc Perrin (Beaucastel), le chroniqueur Michel Bettane ou Pierre-Henry Gagey (président de l’Interprofessionnelle de Bourgogne). Le monde du vin salue une de ses grandes figures.

Le mot n’est pas galvaudé. Au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, Jeanny Hugel a travaillé avec énergie à la reconnaissance des vins d’Alsace, notamment pour assurer une reconnaissance légale stricte aux vins de vendange tardive et de sélection de grains nobles. Il avait aussi oeuvré à la reconnaissance des meilleurs terroirs alsaciens, avant de claquer la porte devant un processus qu’il jugeait trop empreint de compromis. Pas question pour lui d’appuyer un concept dilué.

Et c’est ainsi que le Riesling Jubilée, la cuvée haut de gamme de la maison, provient du coeur du grand cru Schoenenbourg, même si on ne le dit pas, par principe, sur l’étiquette. On est, quoi qu’il en soit, dans un excellent terroir, sur une excellente année avec le millésime 2005.

Voilà un vin net, droit et fier, qui montre déjà tout son potentiel et son caractère, même s’il est clair, en le goûtant, qu’il sera bon pendant des décennies. La robe va dans le même sens, avec ses reflets verdâtres qui expriment la jeunesse du vin.

Le nez, compact, livre tout de même toute la complexité du vin: un peu de fruit à chair blanche, des notes florales, du conifère et des fines herbes, aligné sur une trame minérale qui annonce subtilement les aspects pétrolés que le riesling prend avec l’âge. 

L’attaque est claire, marquée par l’acidité franche d’un riesling bien mené et par des notes minérales affirmées. Le fruit mûr se révèle derrière ces premières impressions, avec du citron, de l’abricot frais et un peu de pomme cuite. Les saveurs sont intenses, la bouche ample, l’amertume finale s’intégrant parfaitement à un ensemble, ma foi, tout à fait impeccable.

En prime, sur une note bien personnelle, le nez évoque pour moi mes premières impressions spécifiques de vin, senties chez mes grand-parents lors d’une fête de famille. La minéralité du riesling et moi, ça fait longtemps qu’on se fait de l’oeil…

Alors voilà. En terminant ce billet, tout absorbé par la beauté de cette cuvée – qui ferait bien l’affaire avec du homard, mais qui était parfaite avec ma petite tartine de rillettes de canard de chez Julien Dupont, sympathique éleveur de Tewkesbury, au nord de Québec – je lève mon verre à la santé de M. Hugel, dont les vins continuent, depuis une bonne vingtaine d’années, d’être un rendez-vous régulier pour moi. Jamais été déçu. Et si le passé et garant de l’avenir, je serai encore au rendez-vous pour des années à venir. Ne serait-ce que pour goûter, à maturité, cet excellent Jubilée.

L’Union Européenne remballe son règlement sur les rosés de coupage

Annoncé en janvier, vivement contesté depuis, le règlement européen qui devait autoriser la production de rosés de coupage (produits par addition de vin rouge au vin blanc, par opposition aux rosés obtenus par saignée ou par pressurage direct de raisins à peau foncée mais à chair claire), a finalement été retiré ce matin. La commissaire européenne à l’Agriculture, Marianne Fischer Boel, en a fait l’annonce ce matin, mettant fin à un débat qui se prolongeait et gagnait en ampleur, suscitant des articles réprobateurs de plus en plus nombreux, bien au-delà des limites de l’Europe (voir cette chronique de Bill Daley, du Chicago Tribune, entre autres).

Si l’adoption était prévue en avril, le vote avait été reporté au 19 juin, après une recherche de compromis qui s’était avérée vaine. Les vignerons français, rejoints par leurs confrères français et italiens, craignaient en effet que toute ouverture aux rosés de coupage viendraient ternir la réputation des vins rosés traditionnels, au moment même où le marché du rosé prend son envol à l’échelle internationale. Le ministre français de l’Agriculture s’était d’ailleurs joint à la fronde anti-coupage… alors que la France avait donné son accord préalable au projet de règlement.

Certains, dont le journaliste Hervé Lalau  et le Suisse Pierre Thomas ont souligné l’inconstance de la position française et mis en doute l’idée voulant que les rosés de coupage soient forcément moins bons que les rosés traditionnels. Les AOC, soulignaient-ils, n’étaient pas menacés, puisque les règles plus strictes pour les vins d’appellation auraient continué à s’appliquer. Les risques de dérives continuaient pourtant d’inquiéter beaucoup de monde.

Personnellement, j’y vois une excellente nouvelle. L’Union Européenne avait indiqué que l’ouverture au coupage visait notamment, voire essentiellement, à aider le rosé européen à pénétrer le marché asiatique – bref, à faire un produit pas cher, sans classification, pour inonder massivement les secteurs à bas prix. Rien pour rehausser l’image du vin en général, et surtout pas celle du rosé.

Et même si les rosés de coupage peuvent probablement être très convenables, il reste que les meilleurs rosés que j’ai bus ont été, invariablement, des rosés de saignée ou de pressurage direct. Comme cet excellent Bourgogne rosé de Jean-Marc Brocard,un rosé saumoné fait de pinot noir, aromatique, net, équilibré et ensoleillé, avec lequel nous avons récemment fêté le retour des beaux jours. Du comme ça, du rosé capable d’être aussi sérieux que souriant, j’en veux encore plus. Aux vignerons européens, armés d’une règlementation restrictive, de relever le défi de la qualité.

Rencontres avec des vignerons: Guiberteau, Nusswitz, Pieropan, Pago del Vicario et cie

«Vous buvez chez lui et vous crachez chez moi? C’est du propre, ça, monsieur!

- Vous en faites pas, tout à l’heure, je ferai l’inverse!»

C’est en ces termes et avec un grand éclat de rire que j’ai rencontré Philippe Nusswitz, lors du récent Salon des vins de Québec. Au kiosque des Vins Alain Bélanger, je goûtais les vins de Romain Guiberteau et, que voulez-vous, le crachoir était du côté de chez Nusswitz. Ce qui m’a valu deux belles rencontres.

Une belle façon de démontrer que (Lire la suite…)

Opération Italie à la SAQ: en ligne, svp?

Depuis l’année dernière, la Société des alcools du Québec a regroupé ses efforts promotionnels saisonniers en mettant à contribution tous ses outils, dans toutes les gammes de prix. C’est ainsi qu’à l’automne 2008, deux opérations du Courrier Vinicole sur les Grands vins de Bordeaux 2007 et sur les seconds vins des grands châteaux de Bordeaux 2005 avaient lieu en parallèle avec le lancement de la revue Cellier (avec ses arrivages) sur la France (et en particulier Bordeaux), avec une revue Tchin Tchin également sur la France, et avec une Foire des vins de France en succursale, avec circulaire à la clef.

En ce mois de mars, (Lire la suite…)

VdV 22: Un poulet rôti en rouge et blanc

Du cabernet avec la viande grillée, du riesling avec le porc, du chardonnay avec le saumon… Ça marche, c’est clair, mais c’est pas un peu convenu?

Pour se mettre les idées à l’endroit, il faut parfois être prêt à faire quelques choses à l’envers. C’est ce à quoi nous invitait Philippe Rapiteau, de La Pipette aux quatre vins, en proposant comme thème du 22e Vendredi du vin un programme double de mariages vins et mets. Un blanc et un rouge – ou en tout cas, au bas mot, deux vins très différents – pour le même plat.

Un moment de bigamie oenologique? Tout un programme pour égayer un souper. Et encore plus quand c’est de façon spontanée. 

C’est pourquoi, (Lire la suite…)

Vous avez une cave bien garnie? Soyez discrets.

Le Journal de Québec d’aujourd’hui mettait à sa Une l’histoire d’un “Arsène Lupin du vin” qui a fait des trous significatifs dans les réserves de certains des grands collectionneurs de vins de la région de la capitale nationale. Un voleur habile qui ne manque pas de finesse, en allant même jusqu’à stationner une voiture similaire à celle de l’épouse d’une de ses victimes, pour pouvoir sortir en douce les bouteilles convoitées.

Un bon ami français (Lire la suite…)

Publié dans: on 5 février , 2009 at 1:07 Commentaires (1)
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